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ENTRETIEN AVEC JAMIE DELANO, SCéNARISTE DE HELLBLAZER
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Souvent dans l'ombre de ses camarades anglais (Alan Moore, Grant Morrison, Garth Ennis), Jamie Delano est pourtant l'un des auteurs à l'origine de la mythique collection Vertigo. Touche-à-tout sporadique, il a développé rapidement une vraie démarche d'auteur, entendant réveiller le lecteur sur sa condition pathétique et sa propension à détruire la branche sur laquelle il est posé. Symptomatique de cette démarche, les premiers épisodes de John Constantine - Hellblazer sont enfin publiés en France dans la collection Vertigo Cult de Panini Comics. L'occasion idéale pour une rencontre.

 

 

Comment êtes-vous devenu scénariste de comics ?
Autant que je puisse avoir planifié quoi que ce soit dans ma vie hasardeuse, j'avais, adolescent, la vague ambition de devenir un jour "écrivain".  Cependant, étant une espèce de grosse feignasse, j'ai dérivé au travers d'une succession d'emplois enrichissants  (d'ouvrier dans le bois à contrôleur de taxi) pendant une bonne dizaine d'années avant qu'une combinaison de chance et de népotisme (Alan Moore est un ami) ne m'offre l'opportunité de pouvoir m'exprimer tout en gagnant ma vie dans l'industrie du comics. Je n'avais jamais été un grand fan de comics et ma compréhension du medium était jusque là minimale mais néanmoins, les histoires que j'écrivais ont reçu un accueil suffisant pour que je puisse construire une petite carrière.

 

Quelle était la différence entre Marvel UK et son grand frère américain ?
Je n'ai jamais vraiment compris les relations corporatives entre Marvel US et le plus discret Marvel UK. Faut dire que cela ne m'intéressait pas vraiment. Mais je me souviens que même si Marvel UK avait quelques créations originales (Night Raven, Captain Britain...), la boîte était bien plus concernée par la réédition maison de titres américains. Mais je me trompe peut-être. C'était il y a longtemps et j'étais stone la plupart du temps.

 

Vous avez pris les commandes de Captain Britain juste après le run inoubliable d'Alan Moore et Alan Davis. Cela du être une pression difficile à gérer ?
Rétrospectivement, cela aurait pu être beaucoup plus difficile... mais j'avais une telle confiance aveugle en mon travail que cela a permis à mon sens de l'écriture sous-développé de prendre la suite sans trop de questions. Heureusement Alan Davis était toujours aux dessins et s'efforçait de tempérer mon enthousiasme et de compenser mes défauts par une structure visuelle sophistiquée.

 

Une nouvelle fois, John Constantine est une création d'Alan Moore. Mais il était, avant sa première série régulière, juste un guest de luxe dans Swamp Thing. Peut-on dire que sa personnalité définitive est de votre fait ?
Heh ! Un critique peut dire ce genre de chose, mais je ne peux absolument pas le commenter. Pour être honnête envers Alan Moore, le personnage était déjà bien plus qu'un guest entre ses mains. C'est pourquoi il a mérité sa propre série. Mon boulot en tant que premier scénariste d'Hellblazer était d'approfondir les bases posées par Alan Moore... D'explorer la mécanique complexe chez Constantine qui a tant intrigué les lecteurs lors de ses apparitions dans Swamp Thing... Lui donner une plus ample dimension tout en lui préservant son mystère.

 

On ne peut pas dire que ce soit un personnage foncièrement sympathique : il fume, boit, met ses amis dans une merde sans nom, il est violent et égocentrique. Comment expliquer alors la longévité du personnage ?
Je pourrais contester que les alcoolos et les fumeurs ne soient pas « sympathiques ». Et dans ma conception du personnage, je ne qualifierais pas Constantine de violent... Mais je suis d'accord sur le fait qu'il n'a rien du traditionnel personnage "héroïque" et compréhensif. Pourtant malgré ses côtés « déviant », cynique, manipulateur et souvent impitoyable dans la poursuite de ses buts personnels, il est, je pense, brutalement honnête, toujours intransigeant avec lui-même - voir la manière dont il se dévalorise constamment - et souvent sauvagement drôle... un personnage complexe, profondément humain, humaniste. Le genre d'irrépressible salaud furieusement intelligent qu'il est difficile de ne pas admirer.

 

Hellblazer est publié par DC Vertigo, mais cela reste un titre on ne peut plus « british ». Vous en avez même profité pour y explorer la politique anglaise au travers d'une description haute en couleurs du néolibéralisme de la maléfique Miss Thatcher...
Un personnage anglais, écrit pas un auteur anglais... Cela ne m'est jamais venu à l'esprit que cela ne devait pas aboutir à une peinture de l'Angleterre contemporaine. L'horreur, en tant que genre, a pour moi toujours eu beaucoup plus d'énergie et d'impact quand elle est nourrie par des questions existentielles. Je voulais écrire sur ce que je connaissais... Le monde que j'observais autour de moi. Cela m'a donc semblé naturel (et opportun) d'extrapoler, codifier et développer ces préoccupations au travers du prisme du surnaturel.

 

Parmi les nombreux scénarii que vous avez conçus pour Hellblazer, The Horrorist (présent dans le second volume de l'édition française) est sans doute le plus marquant. Comment vous est venu à l'esprit ce personnage qui peut révéler à toute personne sa culpabilité ?
The Horrorist (un jeu de mot évident avec Terroriste) était une tentative de personnifier le « désespoir » de la plus grande part des habitants du globe qui - comparé à l'existence relativement stable (je généralise bien sûr) de la majorité des occupants de « l'Empire capitaliste d'occident » - survit au jour le jour dans un contexte chaotique et précaire, écrasée par la pauvreté, sans grande opportunité pour sortir la tête hors de l'eau. Et donc ce personnage devait justement amener cette réalité dans le cœur des ignorants qui « profitent » de cette souffrance lointaine... voire leur mettent le nez dedans. Il m'a paru très vite évident que The Horrorist devait être une femme. Cela permettait d'ajouter un contexte sombrement romantique dans lequel la carapace de Constantine pourrait être érodée... et son esprit reconnecté à la douleur émotionnelle, grâce à une sorte d'obsession sexuelle. Bien sur, même si cette douce approche littéraire a depuis été horriblement remplacée par des pilotes d'avion amateurs et fanatiques, cette souffrance reste aujourd'hui encore très éloignée de nos considérations journalières.

 

La série paraît extrêmement libre en termes de ton, violence, sexualité et point de vue. Avez-vous eu des réflexions de DC à l'époque ?
Non, aucune. Je n'ai que très rarement eu chez DC de reproches sur mon travail. C'est sans doute dû au fait que l'utilisation de n'importe quelle « extrême » dans mes histoires n'est jamais gratuite.

 

Que pensez-vous du travail de vos successeurs comme Garth Ennis, Warren Ellis, Brian Azzarello ou Mike Carey ?
Etant un personnage détenu par grosse firme comme DC, Constantine est naturellement soumis aux caprices interprétatifs de beaucoup de créateurs disparates. La possessivité ne peut mener qu'à la folie... et Constantine, en tant que personnage, est suffisamment souple et multi-facettes pour supporter et se couler dans des imaginations différentes sans perdre sa personnalité première. Bon, je ne peux pas me vanter d'avoir lu toutes les interprétations du personnage depuis que j'ai desserrée ma griffes sur Hellblazer, et ça ne serait pas juste, ni diplomatique, de comparer ceux que je connais. Mais j'ai toujours dit que Garth Ennis ne pourrait jamais être pardonné d'avoir imprégné Constantine de cette infâme Guinesss.

 

Hellblazer est le symbole, avec Sandman, de Vertigo. Que pensez-vous de cette collection en général ?
Que puis-je dire ? Il y certains titres que je trouve personnellement plus attractifs que d'autres, mais globalement je suis plus que satisfait de l'existence de Vertigo. Sans l'ambition de Karen Berger de créer une vraie offre mature pour les lecteurs de comics, ses talents éditoriaux et commerciaux pour y arriver, je ne suis pas sûr que je serais resté un scénariste de BD aussi longtemps. Certains peuvent le voir comme une bonne chose, d'autre pense sans doute le contraire.

 

Difficile de passer à coté du film de Francis Lawrence. Au final, qu'avez-vous pensé de ce Constantine ?
On a vraiment besoin d'en parler ? J'ai tendance à penser qu'à ce sujet, moins on en dit, mieux c'est. Ca faisait vraiment une drôle de sensation de voir toutes ces citations de mon travail et de celui de Garth Ennis mélangé à ce scenario totalement confus qui se jouait là, sur grand écran.... Surtout que je revoyais des images enfumées de leur conception...tard dans la nuit, seul dans une pièce exiguë... Enfin. Pour conclure je dirais que « Keanu Reeves Constantine » n'a pas grand-chose à voir avec celui d'Hellblazer si ce n'est un nom commun.

 

Au travers de certaines de vos histoires pour Hellblazer et surtout de votre run sur Animal Man, on peut dire que vous êtes un auteur très engagé sur le thème de l'écologie.
J'ai des petits-enfants. Ca serait bien si une sorte de civilisation humaine pouvait survivre à tout ça et s'ils pouvaient y éduquer leurs enfants bien plus intelligemment que ma génération ne l'a fait. Mais je ne suis pas vraiment convaincu sur ce point.

 

Avec la minisérie anthologique 2020 Visions vous dépeignez un future des plus sombres. On ne peut pas dire que vous soyez un optimiste.
On me l'a déjà dit mais quand des précédents historique suggèrent que ma position sur la question est plus que justifiée, j'aimerais dire -pour me défendre - que j'apprécie en général le côté amusant de l'aspect désespéré de la condition humaine.

 

Finalement en dehors d'Hellblazer et quelques rares exceptions, la plupart de vos travaux prennent la forme de miniséries ou de one shots. C'est une forme dans laquelle vous êtes plus à l'aise, ou simplement parce que vous faites peur aux éditeurs ?
Je me suis rapidement lassé des séries régulières. Je préfère en général me concentrer sur mes propres personnages, mes propres univers et les développer pour un format fini. Et si des éditeurs ont eu à se plaindre de ma « liberté de ton », ils ne m'en ont jamais fait part.

 

On vous connaît surtout un comics de Batman. Mais quel Batman ! Batman / Manbat est une vision inoubliable de cet univers et des deux personnages. Quel souvenir en gardez-vous et au final, pourquoi n'avez-vous pas réitéré l'expérience ?
J'ai signé deux histoire de Batman... trois si on compte une nouvelle en prose conçue pour une revue annuelle de l'édition anglaise au début des années 80. La seconde était avec l'artiste Chris Bachallo, éditée par le regretté Archie Goodwin... son titre m'échappe.
Et au final, Batman n'apparait dans Batman/Manbat qu'après coup. A l'époque, Art Young de chez DC m'avait suggéré que je pourrais faire une bonne histoire horrifique avec Manbat, que je ne connaissais pas vraiment d'ailleurs. C'est John Bolton, l'illustrateur, qui m'a fait part de son envie de donner son interprétation de Batman. J'ai pensé qu'il pourrait effectivement ajouter une autre dimension au script environnemental que je développais, et j'ai donc accepté de coopérer. Cela a été un projet long à mettre en place, compliqué, mais j'ai finalement apprécié travailler un peu avec cet espèce de bâtard fasciste (Batman, pas Bolton). Et si je n'ai pas plus étudié ce personnage c'est qu'on ne me l'a pas proposé... et puis pour être honnête, je pense que j'ai dis tout ce que j'avais à dire sur le Gotham Knight.

 

En France, la pluparts de vos œuvres n'ont jamais été traduites. Comme le récent Narcopolis. Pouvez-vous nous en dire deux mots ?
Narcopolis est un comics de SF vaguement allégorique en quatre parties publié par Avatar Press en 2008. Pour faire simple, Narcopolis, la ville imaginaire homonyme, est aussi avancée technologiquement que sa population est parfaitement égoïste.  Ses citoyens apprécient une existence relativement confortable, montrant leur reconnaissance pour la protection contre une menace omniprésente de  «l'extérieur », personnifiée par une équipe d'élite. La majeure partie de la population semble heureuse de simplement exister, satisfaite et appréciant le statu quo, mais quelques uns entendent une tout autre musique, ébranlés par le soupçon que l'état - représenté par une image maternelle malade connue sous le nom de Mama Dream - n'est peut-être pas aussi bienveillant qu'on veut le faire croire. J'en profite aussi pour signaler qu'Avatar Press publie aussi cette année Rawbone, un mélange d'horreur et de piraterie et qu'en 2010, je remets le couvert avec Constantine dans la graphic novel Hellblazer : Pandemonium illustré par Jock. J'espère que cela vous plaira.

Nathanaël Bouton-Drouard

 

 

 

 

 

 

 

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