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BASIL POLEDOURIS - LE COEUR DES HOMMES
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Les leçons d'écriture du grand Basil

 

La carrière de Basil Poledouris est trop riche pour tenter de l'aborder sous un angle exhaustif. Toutefois, à une époque ou la musique de film tend dangereusement à s'uniformiser, ne se liant que superficiellement aux images qu'elle est censée illustrer, la profondeur d'écriture du grand Basil nous semblait légitimer un petit dossier analytique.

Conan le Barbare est souvent cité comme l'une des bandes originales les plus abouties de l'histoire. Si tel est bel et bien le cas, résumer le score à ses prodigieuses envolées épiques serait trahir son incroyable complexité d'écriture. Riche d'une dizaine de thèmes, et portant l'essentiel du métrage (souvent muet) sur ses épaules, la partition de Poledouris est en symbiose perpétuelle avec les images qu'elle accompagne, mais aussi et surtout avec les émotions que John Milius entend transmettre au spectateur. La séquence de la roue de la douleur en est un exemple frappant, la structure même du morceau soulignant de manière quasi-subliminale l'impression de dilatation du temps qui ressort de la mise en scène, et le passage de l'enfance à la maturité du personnage principal. Optant pour un enchaînement rythmique entêtant (noire, noire, noire, croche croche noire, noire, noire, croche croche), tandis que des cordes descendent et remontent inlassablement dans la gamme, Poledouris opère, au fil des changements de tonalités, une subtile transformation de son armure. Un 5/4 remplace bientôt le 4/4 de départ, rallongeant dès lors le pattern rythmique (noire pointée, noire, noire, noire, croche). Soutenue par une orchestration allant crescendo (les cuivres s'installent peu à peu, les accords plaqués se font de plus en plus nombreux), cette modification se ressent avant toute possibilité d'analyse. Et c'est avec une logique implacable que l'auteur clôt le morceau, après quelques explosions harmoniques grisantes, sur un 4/4 plus conventionnel, tandis qu'à l'écran notre héros a enfin atteint l'âge adulte.

Sous l'armure, un coeur qui bat

Le leitmotiv de Robocop est un bel exemple du savoir-faire de Poledouris en termes de mise en place. Le morceau, inclus dans la piste Rock Shop de la bande originale sortie chez Varèse Sarabande, démarre sur un pattern de synthé lent et répétitif, donc désincarné, couvrant des notes tenues aux cordes. L'armure de métal est posée, telle une figure déshumanisée. Puis Poledouris enchaîne sur un fourmillement, toujours au synthé, de doubles croches, symbolisant les flux continus d'informations dans les circuits du cyborg. Changement notable, ces sonorités numériques sont cette fois-ci mises sur un pied d'égalité avec l'orchestre, qui commence à exposer les harmonies du thème qui va suivre, sans toutefois se risquer à une quelconque approche rythmique (les accords sont joués en rondes, sans nuance aucune). Cette partie s'achève sur une demi-cadence, donc de manière ouverte. Un nouveau segment intervient sans attendre, durant lequel se poursuivent les doubles-croches synthétiques. L'orchestre en revanche cherche peu à peu ses marques, en tournant dans les graves, les médiums et les aigus autour de la dominante de la gamme, sans jamais la toucher. Comme si une musique organique voulait briser ses chaînes, et s'affranchir de son accompagnement digital. Ce qui arrive au bout de quelques secondes, tandis le compositeur relâche définitivement les rênes de sa symphonie. Le pattern de synthé disparaît purement et simplement, et l'orchestre au grand complet se lance dans une succession d'accords parfaits reprenant les harmonies exposées plus haut. Des accords dont le placement rythmique renvoie directement à un cœur qui bat. L'armure de métal s'est éteinte : ne reste plus ici que l'homme. Le thème proprement dit peut enfin commencer, marche héroïque puissante et libératrice dont Basil Poledouris a le secret. De fait, le maestro n'aurait pas pu trouver plus efficace pour illustrer la quête d'identité de Murphy, super-héros malgré lui du chef-d'œuvre de Paul Verhoeven.

Et la musique avance

Ce rapport entre l'humain et la machine, Poledouris l'illustrera à nouveau dans A la poursuite d'Octobre rouge de John McTiernan, avec une juxtaposition comparable de sonorités synthétiques (symbolisant le sous-marin éponyme, véritable joyau de technologie) et d'instruments acoustiques. Un mariage forcé, donc nourrissant des orchestrations agitées, que l'auteur doublera d'un puissant sous-texte idéologique, via un thème principal alternant entre grand orchestre et chœurs de l'armée rouge. Ce que Basil Poledouris a apporté à la musique épique (Karmina Burana de Karl Orff ne tient pas deux morceaux la comparaison avec Conan le Barbare ou, justement, A la poursuite d'Octobre rouge), ainsi qu'à la musique de science-fiction (un genre abordé, sans support d'image aucun, par Holst entre 1914 et 1917), peut être qualifié de considérable. De nombreuses partitions de son cru sont d'ailleurs complémentaires, en termes de pas en avant musicologiques, aux expérimentations d'une Jerry Goldsmith. Musicien de génie, autant à l'aise dans la surenchère (La Chair et le sang, Starship Troopers) que dans la retenue (Breakdown), la comédie sentimentale (Pour l'amour du jeu de Sam Raimi) voire la satire (Serial Mother, Hot Shots 1 & 2), Basil Poledouris a laissé derrière lui de véritables trésors de composition, qui ne demandent qu'à être redécouverts et scrutés à la loupe pour révéler leurs choix visionnaires. Moins célébré qu'un John Williams ou un Bernard Herrmann, et ce même deux ans et demi après sa disparition, faute d'avoir collaboré avec un cinéaste aussi rassembleur que Steven Spielberg ou Alfred Hitchcock, Poledouris mérite tout autant de respect et de déférence. De la part des amateurs de musique de films bien sûr, mais aussi des mélomanes, quels qu'ils soient. Et c'est peu dire que des auteurs de cette trempe se font, aujourd'hui, de plus en plus rares...

Alexandre Poncet

 

 



 

 

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