Après trois années de gestation, Sam Raimi conclut l'ensemble des enjeux laissés en suspens depuis 2004 et clôt par la même sa trilogie Spider-Man. Véritable apogée dramatique et spectaculaire d'une saga singulière, Spider-Man 3 respecte deux heures vingt durant son cahier des charges. De cela, on ne doutait pas le moins du monde, et là n'était pas à vrai dire notre interrogation première : écrasé sous le poids de la logistique (300 millions de dollars de budget et une équipe de plus de 1500 personnes) et des attentes considérables du studio comme des fans, Raimi allait-il parvenir à renouer avec le style unique des deux premiers films, et par dessus tout retrouver leur incroyable fluidité narrative ?
Avant même que l'on puisse tenter une quelconque approche analytique, un aspect de Spider-Man 3 saute aux yeux : à la retenue exceptionnelle du second opus (un méchant, un point de vue majoritaire, trois scènes d'action) répond ici une démesure à tous les niveaux. Le film met déjà Peter, Harry et Mary-Jane sur un pied d'égalité, la progression du métrage se nourrissant de chacun de leurs choix. Aussi, les intrigues s'entrechoquent : la descente aux Enfers de Pete et sa rédemption douloureuse, la soif de vengeance de Harry, l'isolement progressif de MJ, la quête désespérée de Flint Marko / Sandman et la naissance psychologique puis physique de Venom. Les morceaux de bravoure, enfin, voient incontestablement plus grand que les épisodes précédents, jusqu'à repousser les limites créatives actuelles du cinema à grand spectacle. Le premier affrontement entre Harry et Peter donne le ton, Raimi se permettant de ridiculiser en première bobine la célèbre scene du train de Spider-Man 2, pourtant devenue une référence dans le genre. Le tout porté par une partition aux proportions épiques, où Christopher Young troque les cordes lyriques de Danny Elfman contre des cuivres et des choeurs brutaux.
Ce bouillonnement scénique digne d'un Martin Scorsese (en un sens, le rythme et le montage ne sont pas sans rappeler Casino) aurait pu mettre Raimi à l'amende, et l'amener à signer un fourre-tout maladroit où la débauche narrative aurait remplacé un point de vue dramatique en bonne et due forme. Ce n'est pas le cas. S'il soigne moins certaines transitions qu'à l'accoutumée (les fondus enchaînés se font rares) ou ne parvient pas à synthetiser en une seule séquence la totalité de ses intrigues, comme il avait pu le faire dans les deux films précédents, le cineaste rebondit constamment d'un enjeu à l'autre, évitant au maximum que son objectif ne s'immobilise sur des ressorts futiles. Même les quelques distractions disséminées ici et là (une réunion au Daily Bugle menée par un J. Jonah Jameson castré par son épouse, un hommage à Blake Edwards dans un restaurant français avec un Bruce Campbell à s'etouffer de rire, une variation sur la scène "Raindrops keep falling on my head" du précédent opus, un tango digne de Gomez et Morticia Addams) parviennent à s'integrer dans un projet d'ensemble, où tous les éléments sont viscéralement liés.
Là réside, au-delà de l'intensité de l'aventure, la principale réussite de Spider-Man 3 - celle-là même qui avait conquis le public en 2002 et 2004. Comme rassemblés dans une toile géante qui menacerait de rompre à tout instant, métaphore directement illustrée à l'écran durant l'époustouflant quart d'heure final, les protagonistes se confrontent, se rassemblent, s'affrontent et se reflètent, chacun influant à chaque pas sur le destin de son voisin. Le choix des méchants permet d'ailleurs à Raimi, dans cet ordre d'idée, de mêler intimement plusieurs registres dramaturgiques jusqu'ici antinomiques : Flint Marko répond autant de l'anti-héros de polar que du bad-guy de bande dessinée ; Venom se pose en Némésis ouvertement mythologique de Spidey et lui impose d'achever physiquement un combat jusqu'alors intérieur ; la trajectoire de Harry, enfin, renvoie à un répertoire tragique (opératique, bien sûr, mais surtout théâtral), jusque dans un dialogue avec son majordome dont la naïveté et l'évidence citent McBeth et Hamlet de William Shakespeare. Pour mieux souligner leur essence respective, Raimi dédie à chaque personnage une introduction éloquente (dans un théâtre pour Harry, dans une ruelle pour Marko, dans une église pour Venom) et adapte sa mise en scene en fonction : plans serrés et montage elliptique lorsqu'une voiture de police poursuit Marko ; lente envolée d'appareil et champ / contre-champ au couteau sur les visages de Harry et Pete ; plongées extravagantes et panoramiques circulaires tandis que le symbiote s'empare du corps d'Eddie Brock.
Avec cette maîtrise du matériau référencé, d'autant plus remarquable que ce dernier brasse près de trente annees de comics, Raimi amène finalement son navire à bon port. Son grand écart artistique a sans doute été douloureux, et cela se voit par moments (quelques séquences d'exposition n'étaient vraiment pas, mais alors vraiment pas nécessaire), mais les images n'en gardent presque que le meilleur. Virevoltant d'un grand moment de poésie (la naissance de Sandman compte parmi ce que le réalisateur a fait de mieux dans sa carrière) à un soudain déchaînement de fureur (le second duel entre Harry et Pete), d'une scène de comédie à un aparté romantique, Spider-Man 3 relève moins du film d'exploitation que de la somme d'arts dramatiques, synthèse de tout ce que son auteur, donc ses fans, admirent et défendent depuis toujours. Les cyniques ne manqueront pas de pointer du doigt les mêmes "défauts" qu'il percevaient déjà dans les deux premiers chapitres ; les autres préféreront verser une larme à la toute dernière image, conclusion en apesanteur qui marque avec grâce et humilité l'aboutissement d'un rêve de Cinéma.












