Lorsqu'il est manié avec délicatesse, minutie, sensibilité et savoir, le cinéma peut s'imposer comme le plus complet des arts, s'adressant à la fois à l'intelligence et au pouvoir analytique du spectateur, à son goût esthétique comme à ses sens, à sa mémoire comme à son coeur.
On ne tournera pas en rond durant trois paragraphes : oeuvre cinématographique complète et absolue, Children of Men est l'exemple le plus probant du septième art à son sommet, un objet miraculeux dont tout, de la mise en scène aux compositions, de la bande originale au script kaléidoscopique, renvoie aux conditions idéales exposées en introduction. Responsable d'un Harry Potter 3 raffiné mais enfermé dans une franchise limitative, d'une Petite princesse éblouissante mais inaboutie, Alfonso Cuaron ne nous avait guère préparés à ce coup de maître historique, où la technique la plus ambitieuse soutient les émotions les plus brutes.
Bâti sur un concept narratif étonnant et inédit, succession d'instants volés en temps réel au sein d'un drame dont l'échelle dépasse, et de loin, l'horizon des quelques personnages centraux, Children of Men confronte dans des plans séquences tétanisants (le dernier, dédié à une scène de bataille, s'étale sur près de dix minutes !) le point de vue de Théo, sauveur malgré lui d'une humanité chancelante, aux dérives politiques et idéologiques que l'on reconnaît, aujourd'hui déjà, au détour de chaque journal télévisé. Caméra à l'épaule, Cuaron capte à travers la seule évocation du cas britannique les derniers souffles d'un monde anthropophage, où les croyances et les espoirs ont laissé place à un extrêmisme systématique, où les droits de l'individu, devenus accessoires au crépuscule de l'espèce, ont été remplacés par une logique de déchêterie, les immigrés comme les ennemis de la "démocratie" se retrouvant parqués dans des camps, à la merci d'une milice fanatique.
C'est paradoxalement dans ces lieux de désolation, gangrénés par la violence, l'individualisme et la haine fratricide, que Cuaron filmera la naissance bouleversante d'un enfant, instant prophétique à la fois chargé de sens jusqu'à la gueule et libéré de toute connotation religieuse. Avec un équilibre rarissime entre l'évocation et le signifiant, la réflexion et l'émotion, le réalisateur enfoncera le clou une bobine plus tard lorsque, dans un moment d'apesanteur et de grâce, des pleurs suffiront à faire taire la poudre entre deux camps belligérents. Une image à la fois simple et évidente, dont l'exécution, portée par une montée de tension inimaginable et les regards de Clive Owen et Claire-Hope Ashitey, souligne l'espoir indestructible d'Alfonso Cuaron en son prochain. Sa mise en garde, terrifiante car envisageable, viscérale car universelle, a décidément des chances de vous tirer toutes les larmes de votre corps.







Les Fils de l'homme est un film-univers d'une portée thématique et d'une exigeance stylistique tel qu'on en avait jamais sans doute jamais vu au grand écran auparavant. Et bien que quelques suppléments déçoivent de par le manque d'approfondissement de leur propos (la featurette "Théo et Julian" notamment), le second disque parvient tout de même à délivrer, en filigrane du moins, les clés de cette réussite aussi inattendue qu'extraordinaire. Le fait qu'Alfonso Cuaron semble accorder autant d'importance à l'apparence d'un mur tagué qu'à ses acteurs principaux durant des images de tournage est déjà assez éloquent quant à l'implication artistique du bonhomme. Les Fils de l'homme répond constamment à sa quête obsessionnel du détail, jusque dans des effets visuels dont la performance graphique et émotionnelle est passée ici au crible. Le plan séquence de l'explosion du magasin, de l'attaque de la voiture et la scène de la naissance sont ainsi détaillés au-delà des espérances, couche par couche dans le cas de la troisième. Le Blu-Ray apporte à cette interactivité héritée du DVD trois options de U-Control, permettant de visionner en surimpression du film des interviews supplémentaires des auteurs, producteurs et acteurs, ainsi qu'une foule de fausses publicités, affiches ou coupures de journaux conçues par l'équipe artistique. Passionnant de bout en bout.