PROJECTION PRIVéE
Courts métrages / Candide Caméra - Italie - 1980 /1990
Image de « Projection Privée »
Dessinateur : Milo Manara
Scenariste : Milo Manara
Nombre de pages : 112 pages
Distributeur : Glénat
Date de sortie : 7 novembre 2012
Bande dessinnée : note
Jaquette de « Projection Privée »
portoflio
LE PITCH
Filmer, se filmer, mettre en scène, devenir visionnaire, voyeur voire exhibitionniste, jouer avec l’objectif… Le cinéma, et l’acte de filmer de façon générale, est un formidable moyen de créer, de recréer ou de voyager. Et les écrans, quels qu’ils soient, permettent un jeu de miroirs avec le monde, une mise en abymes de nos vies et de nos envies…
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Cinéma vérité

La réédition complète des albums de Milo Manara se poursuit tranquillement, avec cette fois-ci le recueil regroupant deux albums assez particuliers : Courts-métrages et Candide Caméra. Deux suites de courts récits plus ou moins cohérents, plus ou moins personnels, mais qui se confrontent constamment à la notion de représentation, à l'image.

Le plus évident ici est clairement la minisérie Candide Caméra qui suit au travers de cinq chapitres les pérégrinations douteuses d'une équipe de télévision en quête obsessionnelle du scoop et de l'image qui feront date. Sans vergogne ni déontologie, ils tentent ainsi de provoquer des jeunes femmes pour que, moyennant quelques billets, elles acceptent de montrer leur sexe en pleine rue, mais aussi espionnent une famille dérangée adepte des coups de cravaches et réussit même à provoquer le chaos à Rome en faisant croire à une invasion extraterrestre pourrave. Toujours avec son érotisme coutumier mettant en avant les charmes de Miel (la même que dans Le Parfum de l'invisible) et quelques autres demoiselles, l'auteur présente une Italie déboussolée, totalement lobotomisée par le monde du spectacle et la bêtise crasse de la télévision. Farce grotesque, parfois un peu facile, cette Candide Caméra amène pourtant le lecteur là où il ne l'attendait pas, lequel se retrouve face à un suicide poétique en plein concours de Miss Italie, ou découvre au détour d'une pantalonnade une sorcière renouant avec le paganisme romain. Un programme varié et surtout témoin des multiples directions qu'aime prendre Manara, annonçant même en filigrane (l'album date de 1990) les futurs travers de la télé-réalité et l'invasion du porno amateur sur Internet. Pas si drôle que cela finalement, Candide Caméra profite pleinement de la ligne claire de l'artiste, caressant les courbes délicieuses de ses dames tout en travaillant des décors subtilement tracés et une expressivité extrêmement réaliste. Le style de la maturité en somme, ce qui ne veut pas dire que les nouvelles produites dix ans plus tôt et regroupées dans Courts-Métrages déméritent.

 

milo et ses maîtres

 

Encore fortement influencé par le pointillisme de Moebius, Manara impose déjà largement sa capacité à recréer l'humain sous toutes les coutures, mais montre un regard plus précis, plus touffu, apporté aux environnements, à l'architecture... Voire aux vaisseaux spatiaux. Dans cette petite anthologie, c'est clairement Fon qui se rapproche le plus de ce que pouvait produire le dessinateur de L'Incal à l'époque. Une petite histoire délirante dans laquelle un livre détaille tous les évènements à venir, mais comporte hélas quelques fautes de frappe. Assez drôle et très bien vu, et sans doute plus fin que X3 dans lequel une femme enlevée par des extraterrestres doit pratiquer le coït afin de les aider dans leurs recherches scientifiques. Amusant mais anecdotique ; le lecteur sera sans doute nettement plus marqué par les hommages visuels et émouvants au cinéma de Federico Fellini dans Sans Titre et Réclame (construit comme un pamphlet contre la coupure pub au milieu des films), marqués par les apparitions de Marcello Mastroianni en toge et Donald Sutherland avec sa perruque de Casanova. Autre perle, Manara s'offre même en trois pages un éloge funèbre détonnant pour célébrer la mémoire du grand John Lennon. Des poèmes graphiques aussi enivrants que décadents, auxquels répondent avec cruauté et noirceur Période Bleue et Acherontia Altropos, fustigeant le culte de l'image. Un petit album donc, de petites histoires, mais qui contiennent déjà toutes les obsessions, toutes les recherches visuelles qui vont faire la carrière de ce créateur de BD, annonçant tour à tour son érotisme primaire, ses thriller urbains et ses visions composites. Véritable perle du volume, La Dernière Journée tragique de Gori Bau et Callipyge Sister décrit comment un « Jaques-a-dit » entre trois ados éméchés tourne à la découverte sexuelle troublante, pour finalement s'achever dans un cauchemar quasi-apocalyptique. Force du pitch, découpage imparable, dessins sublimes, un soupçon d'ésotérisme et un vrai sens du sulfureux : Milo Manara en plein forme.  

Nathanaël Bouton-Drouard




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