AYAKO
Japon - 1972/1973
Image de « Ayako »
Dessinateur : Osamu Tezuka
Scenariste : Osamu Tezuka
Nombre de pages : 704 pages
Distributeur : Delcourt
Date de sortie : 20 juin 2018
Bande dessinnée : note
Jaquette de « Ayako »
portoflio
LE PITCH
Jiro Tengé, prisonnier de guerre tout juste rapatrié, est devenu agent secret au service des forces occupantes américaines. Son retour est plutôt mal vu, son père se demandant pourquoi il n'est pas mort pour sa patrie. Il retrouve une famille dont les liens se sont singulièrement dénaturés. Son frère aîné Ichiro qui accepte que sa femme couche avec son père en échange de l'intégralité de l'héritage. Une nouvelle petite soeur Ayako 4 ans, qui ressemble étrangement à sa belle soe...
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l'enfant perdue

Pour célébrer dignement les 90 ans de la naissance de l'immense Osamu Tezuka, Delcourt entame la réédition la quasi-intégralité de son catalogue issu de la fertile imagination du dieu du manga. De nouveaux volumes « prestige » au format intégral et en couverture solide, introduits par le troublant et noir Ayako.

Au sein du œuvre colossale avoisinant les 700 œuvres pour plus de 170 000 pages il y a une jeune femme que les lecteurs d'Osamu Tezuka ne peuvent oublier : Ayako. Une petite fille tout d'abord, naïve comme il se doit, alors que déjà les secrets familiaux de la famille Tengé s'apprêtent à sacrifier son destin, choisissant pour préserver l'image séculaire de la lignée, de la séquestrer des années durant dans une remise oubliées de tous. Une adolescente ensuite, curieuse mais conditionnée par la peur de l'extérieur, en quête d'amour et de sensations. Et enfin une jeune femme à la beauté délicate, aux airs toujours enfantins, capable enfin de prendre son envol. Trois facettes d'une même créature, au centre de ce qui pourrait être qu'un récit de fait divers sordide, si Tezuka n'en faisait pas tout simplement le pivot d'une grande fresque familiale étalée sur vingt ans, elle-même reflet cruel et documenté d'un Japon de l'après-guerre, tiraillé entre modernité et codes féodaux, libéralisation d'une jeunesse intriguée par les remous sociaux et répression policière commandité par l'occupant américain. Une époque complexe, opaque souvent, dans laquelle Tezuka a justement grandi et dont il semble livrer ici un témoignage de première main, mêlant subtilement son génie dramatique et d'authentiques faits historiques. Adorateur de Dostoïevski, Tezuka en retrouve la puissance de la fresque et cette accumulation de niveaux de lecture reposant sur une multitude de personnages (ici la famille Tengué auxquels s'ajoutent détectives, militaires et yakuza), une description précise de son époque et une quête plus métaphasique tentant de mettre à nu la réalité humaine.

 

la meute


Et dans Ayako cette dernière est des plus sombres tant, jamais dans une œuvre de Tezuka, les personnages n'ont semblé autant uniformément mauvais, corrompus, lâches, violents, pervers et amoraux, tous occupés qu'ils sont à atteindre leurs buts égoïstes, aux motivations bien entendus aussi louables que l'asservissement de son prochain et l'accumulation pécuniaire. Un monde de pourris, de pervers et d'obsédés sexuels adeptes de l'inceste généralisé où même les plus innocents finissent par sombrer... excepté la pauvre Ayako unique point de lumière tremblotant à l'horizon. Nourri de drame intimiste, de récit historique et journalistique, mais aussi des tensions de l'espionnage ou de la montée en puissance d'un polar, le manga Ayako est une lecture fascinante, passionnante, tout autant qu'une nouvelle démonstration de force de son créateur. Avec son trait fin, pendant japonais de la fameuse ligne clair, mais où les rondeurs laissent déjà place à une fermeté plus réaliste, Tezuka prend le lecteur moderne à revers, dessinant certes avec les tics de son époque (soit un coté rétro ou vieillot pour certain), mais doté de l'impertinence crue d'une série adulte, dans tous les sens du terme.

Déjà inventeur des formes et de la grammaire du manga dès ses premiers Le Roi Leo ou Princesse Saphirs dédiés au grand publique, il est ici à l'apogée de son style, capable de mélanger les genres, de ponctuer les pires scènes de petites notes d'humour décalé, de combiner des formes légères à des décors pointilleuseument fouillés, et surtout de livrer des découpages renversant de fluidité, de sensations et d'énergie. Du grand art, que Tezuka avoue pourtant avoir bâclée (hein !?!). Prévu au départ comme une série fleuve digne de Guerre et Paix développant d'autres chapitres concernant des personnages inédits ou secondaires, Ayako n'est semble-t-il que le sommet visible du concept initial. Ce foisonnement d'idées inutilisées, de trames embryonnaires, reste pourtant constamment palpable, asseyant plus encore le naturalisme d'un roman graphique non dénué d'un certain sens du grotesque dans ses débordements nauséeux. Rare note optimiste d'Ayako, la fin alternative initialement éditée dans la revue Big Comic, a été reconstituée ici comme un document qui sonne presque faux dans sa volonté d'imposer un Happy End à des kilomètres de la tragédie passionnément contée.

Nathanaël Bouton-Drouard




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