ENTRETIEN AVEC MATTHIEU BONHOMME, AUTEUR DE L’HOMME QUI TUA LUCKY LUKE
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L'artiste des hautes plaines

En pleine tournée pour accompagner la sortie évènement de l'album L'Homme qui tua Lucky Luke, venant fêter les 70 ans du plus célèbre des cowboys français, Matthieu Bonhomme a fait une escale à la fameuse libraire Mollat de Bordeaux. Après une longue et patiente série de dédicaces (que de monde !), l'artiste n'a pas hésiter à faire trépigner son taxi pour nous raconter la naissance d'un album « à part ».

Quel est ton premier souvenir de Lucky Luke ?
Je n'en ai pas précisément. J'ai l'impression d'avoir toujours eu l'un des albums de la série dans les mains. Je sais que c'est une BD qui m'a accompagnée dans mes premiers apprentissages de lecture, et puis ensuite comme futur dessinateur. C'est un personnage qui m'est très proche en fait.

C'est d'ailleurs l'une des grandes qualités de la série Lucky Luke, telle qu'imaginée par Morris et Goscinny, puisque les albums se nourrissent de plusieurs niveaux de lecture, permettant de les redécouvrir sous un œil nouveau à différentes étapes de sa vie.
Oui, c'est incroyable. Il y a effectivement plusieurs niveaux de lecture dans les textes de Goscinny, mais aussi, comme on l'oublit un peu trop souvent, dans le regard que l'on peut porter sur les illustrations de Morris. Il a un dessin extrêmement grand public, que l'on peut très bien apprécier facilement, dès le plus jeune âge. Mais en se mettant soi-même à dessiner, on découvre que son travail est vraiment virtuose, beaucoup plus complexe qu'il n'y parait. Ce qui n'est pas si fréquent. Peyo par exemple que j'adore, dessine d'une façon très belle et fonctionnelle, mais on y reviendra pas forcément pour y découvrir quelques détails techniques. Morris avait vraiment les deux, et en plus avec une vraie désinvolture qui donne l'impression, trompeuse, de facilité.

D'ailleurs cet environnement du western est revenu régulièrement dans ta carrière. Tu as illustré le livre Contes et récits de la Conquête de l'ouest à tes débuts, connu un grand succès avec Texas Cowboy, écrit par Lewis Trondheim...
Le western j'en ai beaucoup fait dans ma jeunesse. Je ne faisais presque que ça d'ailleurs. Jusqu'au moment où j'ai eu mes premiers boulot de commandes, mes premiers albums, parce que je me sentais encore trop sous l'influences de mes ainés. Je voulais prendre le temps de personnaliser mon style, de singulariser mes dessins, de sortir de cet univers qui est tellement référencé dans mon esprit. Je ne voulais surtout pas devenir un sous-Giraud, un sous-Hermann, un sous-Morris... Mais je savais que j'allais y revenir d'une façon ou d'une autre, que je trouve le bon moment et le bon projet.

De qui est venue cette idée d'un album spéciale de Lucky Luke. De toi ou de l'éditeur ?
De moi. Au départ Dargaud n'avait vraiment pas dans l'idée de faire un album « différent ». Depuis quelques années j'ai vu fleurir les expériences éditoriales autour de Spirou et vraiment cela me titillait. Dupuis m'en a proposé, mais vraiment ce que je voulais faire c'était Lucky Luke. Et pendant sept / huit ans, on m'a répondu à chaque fois que c'était trop compliqué, voir impossible. Mais à force d'insister, il y a deux ans, j'ai senti que ça prenait enfin et j'ai vu aussi qu'ils préparaient l'anniversaire du personnage... Je leur ai envoyé un projet expliquant dans les grandes lignes quelles étaient mes intentions plus concrètes et présentant aussi mes idées de design. Et finalement, là ils ont été enthousiastes. Mais attention, avec plein de contraintes techniques derrières à prendre en compte, et la question importante de la marge de liberté qu'ils pouvaient me laisser sur un tel projet. Une fois tout cela validé, restait encore à trouver vraiment le scénario de l'album...

La pression s'est vraiment fait sentir à ce moment là, j'imagine.
Carrément et pas question de se planter, même si tout d'un coup j'avais l'impression que l'album risquait d'être trop « gros » pour moi. Heureusement, les idées sont venues assez rapidement. Le déclic est partie vraiment de cet album où Lucky Luke arrête de fumer. Ca me faisait marrer de m'arrêter sur cela, et en même temps, cela me paraissait un épisode de sa vie qui se devait d'être raconté. Dans mes discussions avec Dargaud, s'est justement posée cette question de ce que j'avais le droit de monter ou pas. On m'a refusé le droit de le montrer en train de fumer une cigarette.... OK, mais est-ce qu'il peut en  rouler  sans la fumer après ? Ah ça oui... Au départ j'étais un peu déçu, mais finalement je me suis rendu compte que cela faisait un excellent point de départ. Et puis j'ai longtemps été fumeur, et je me souviens parfaitement de la période où j'ai arrêté : les tremblements, l'anxiété, la nervosité, les insomnies... De quoi fragiliser le personnage.

Et effectivement, tous ces passages sentent vraiment le vécu. En étant fumeur on reconnait vraiment toutes ces attitudes un peu agressives, cette obsession pour trouver sa dose...
Et le voilà obligé de traverser la rue sous la pluie, juste abrité de son poncho, dans l'espoir de trouver un peu de tabac à l'autre bout de la ville. Comme lorsqu'on fait le tour des stations-service, drugstore et bars un dimanche soir à 11h pour trouver un paquet de clopes... Et techniquement, Lucky s'était un grand fumeur. Quand on regarde les premiers albums, il a toujours une clope au bec. Il devait en être à quinze, vingt cigarettes par jour. Impossible qu'il ait arrêté du jour au lendemain ! Je trouvais important aussi de montrer qu'il avait pris un vrai engagement auprès de son ami, et que ce dernier, avec un soupçon de culpabilité, l'empêche de reprendre. Et on sait que c'est ça le plus compliqué : arrêter sur la durée.

Pour le lecteur, tout ce développement est forcément bien plus convaincant et naturel que la raison presque « politique » en coulisse.
J'ai cette sensation, que les personnages de BD ont une vie propre. Que leur vie ne s'arrête pas à ce que les auteurs racontent dans les albums. On sent bien qu'il s'est passé des choses entre deux aventures. Et le fait qu'il arrête de fumer me semblait être comme un trou dans le scénario global. Ce personnage je le sens proche de moi, et je pensais qu'il devait avoir sa propre explication.

Est-ce que tu as envisagé un temps de faire simplement un des albums de la série « classique » ?
Ca m'est déjà arrivé que l'on me propose la reprise de séries d'autres auteurs, et cette idée qu'il faille dessiner à la façon d'un autre ne m'a jamais attiré. C'est très dur surtout. Il faut réussir à s'oublier totalement, se forcer à copier un style. En plus, artistiquement ça ne me parait pas franchement intéressant. Ca devient un travail totalement impersonnel et cela ne me correspond pas du tout. Je voulais vraiment faire Lucky Luke à ma façon. Ce qui n'empêche pas que ce soit le même personnage. Pour moi c'est vraiment le même que j'ai découvert il y a longtemps, crée par Morris et Goscinny. Je raconte juste un autre bout de sa vie, avec une approche graphique un peu différente.
Il y a toujours une place pour ce genre d'expérience dans Lucky Luke, parce que depuis les tous premiers albums, il est polymorphe. Il s'est tellement transformé visuellement pendant les dix-quinze premiers albums, que forcément ce cowboy a plusieurs visages. Surtout que tout jeune, je les ai bien entendu lu dans le désordre.

Par contre on reconnait tout de même une certaine influence de Morris dans tes planches. Un dessin légèrement plus rond, des couleurs très tranchées en fonction de l'émotion des cases...
Oui évidement qu'il y a une parenté immédiate. Mais finalement ce travail sur les couleurs je l'ai toujours un peu pratiqué. Cette influence directe de Morris, fait déjà partie de moi à la base. Après j'ai effectivement un petit peu simplifié mes formes parce que je voulais trouver une silhouette qui soit semi-réaliste, une sorte d'entre-deux. Mais je m'y suis senti à l'aise. Sur les chevaux par exemple je me suis amusé à grossir un peu les sabots, trouver un petit trait un peu fun pour le profil... Une façon de styliser les choses... Mais c'était très naturel pour moi. Même chose pour la construction de certaines cases, entre les pauses clefs des personnages, ou certains cadrages, cela vient évidemment de Morris, mais c'était déjà là depuis le début. Il suffisait juste de varier un peu le curseur.

En parlant d'influence, on reconnait aussi un croisement entre certaines figures du western italien, et celui des grands classiques du western américain, de John Ford...
Ca aussi on peut dire que c'était visible chez Morris depuis le début. On peut dire que c'est lui qui a jalonné le vocabulaire du genre en BD : les panneaux d'entrée de ville, les devantures des magasins, les vues de haut des grandes rues... Mais c'est très hollywoodiens aussi, et les deux font mon bagage culturel. Jouer avec ces codes, faire quelques hommages, cela faisait partie du plaisir évident d'un album comme L'Homme qui tua Lucky Luke.

Quand on fait sa propre aventure de Lucky Luke, j'imagine que la tentation doit être grande de faire parler Jolly Jumper, de faire intervenir Rantanplan ou les Dalton ?
Ce sont des questions que je me suis posées, mais d'une certaine façon les réponses se sont imposées d'elles-mêmes. On y regardant, Jolly Jumper ne parle finalement que très tard dans la série et en plus lorsqu'il le fait ce n'est que pour lui-même ou pour le lecteur. Jamais à l'adresse de son cavalier. Cela n'aurait pas collé avec la tonalité générale. Par contre j'ai beaucoup travaillé une sorte de dialogue silencieux entre eux deux. Des petits détails qui montrent qu'il y a un vrai lien.
Pour Rantanplan, là encore, l'aspect parodique aurait été trop décalé avec le reste. Enfin les Dalton sont des personnages tellement graphiques, tellement marqués par le style Morris, que cela devenait une difficulté énorme à affronter. Presque impossible à adapter de façon convaincante avec un angle semi-réaliste. Et puis Lucky Luke plus les Dalton, ça faisait deux légendes colossales en un seul album.

Nathanaël Bouton-Drouard

Crédit photo : © Dargaud / Rita Scaglia













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