ENTRETIEN AVEC FRANçOIS BARANGER POUR L’APPEL DE CTHULHU
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L'illustration démoniaque

On a souhaité rencontrer, lors de l'édition 2018 du Japan Expo le talentueux François Baranger. Romancier, concept artist dans le jeu vidéo ou le cinéma, ce sont ses incroyables illustrations pour L'appel de Cthulhu (Editions Bragelonne) qui nous ont données envie d'échanger avec le français. Epoustouflant de maitrise, l'auteur est conscient de la pression de donner vie à l'une des plus fameuses histoires de la littérature frantastique américaine. De l'univers étrange et fascinant d'HP Lovecraft, la vision cauchemardesque de François Baranger est devenue l'essence dans laquelle s'abandonner, l'abysse sans fin où patientent les grands anciens.

Bonjour François. Né en 70, tu es illustrateur, réalisateur, concept-artist et écrivain. Rien que ça. Peux-tu nous présenter tes origines et ton parcours ?
Bonjour, alors soyons honnêtes, réalisateur c'est terminé, ça fait longtemps que j'ai abandonné cet axe d'expression. Néanmoins, je suis bien toujours illustrateur et auteur. L'essentiel de mon activité aujourd'hui est soit de l'illustration (pour le cinéma ou pour l'édition) ou l'écriture de roman. Mais je dois concéder que l'illustration représente au moins 80% de mon activité.

D'où te vient cette boulimie créative ?
J'ai toujours été comme ça. Je me suis longtemps dispersé étant plus jeune, et après mes études d'art, je voulais tout faire ! C'était d'ailleurs mon problème. Du cinéma d'animation avec mes courts-métrages, de la musique, du jeu vidéo, de l'illustration... Mais avec une telle dispersion, on ne va jamais au bout des choses et c'est au moment où j'ai réalisé les inconvénients de cette errance que j'ai décidé de me concentrer sur le dessin. La base de tout pour moi.

Pas de déclic particulier ?
À un moment de ma carrière, constatant que j'avais autant envie de raconter des histoires que de dessiner, je me suis dit que le meilleur moyen serait de faire de la BD. J'ai fait Freaks Agency, une série chez Albin Michel qui n'a pas bien marché et qui, pour être honnête, avait quelques défauts. Je ne l'assume plus tellement. J'ai compris que c'était une erreur pour moi de m'orienter vers la BD, car c'est un tout autre métier. Je me suis donc consacré au concept art pour ce qui est du dessin, et à l'écriture de romans pour ce qui est de raconter des histoires.

On entend beaucoup parler de toi en ce moment à cause des illustrations incroyables que tu as réalisé pour L'Appel de Cthulhu. Freaks Agency, était d'ailleurs déjà inspiré de l'univers d'H.P. Lovecraft. D'où vient cette fascination pour son œuvre et ton obstination a toujours explorer son monde et ses déviances ?
Écoute, c'est encore pire que ce que tu crois : je suis en train de préparer Les Montagnes hallucinées !

Quoi!? C'était ma prochaine question. Il faut arrêter d'anticiper toutes mes questions (rires) ! Je voulais évoquer l'adaptation fantasmée de Guillermo Del Toro (qui s'inspire lui aussi très souvent de Lovecraft, notamment dans Hellboy).
Oui, enfin il faut déjà que j'arrive au bout. C'est un gros travail. Ce sera en deux tomes cette fois. Si cela fonctionne, c'est-à-dire que ça marche aussi bien que L'Appel de Cthulhu, je pense que j'aurai encore la motivation pour au moins un troisième album. J'aimerais faire L'Abomination de Dunwich. Après cela, je ne sais pas encore si je continuerai.

Peux-tu nous parler de ton processus de création, notamment avec un matériau de base aussi célèbre. Est-ce d'ailleurs plus difficile que de créer à partir de rien ?
C'est vraiment très différent. Quand j'illustre pour un autre, que ce soit Lovecraft ou un réalisateur pour le cinéma, j'essaie d'accéder à leur imaginaire profond. Je me mets à leur service. Ça a des avantages et des inconvénients. C'est confortable, car on n'a pas à décider si une idée est bonne ou pas. Quand un réalisateur te dit « je veux que le décor soit comme ça » en dépit des propositions que tu as déjà faites, tu t'exécutes, quoi que tu en penses. À l'inverse, lorsque tu travailles sur tes propres projets, tu te trouves dans une sorte de paradis créatif où tout est permis. Mais pour le coup, ce sera ta faute si le résultat final n'est pas à la hauteur.

Sur Actusf.com en 2014, tu déclarais: «Pour moi, créer une image ou créer une histoire ne sont pas des activités si différentes ». Tu maries donc la narration dans l'image et inversement en donnant des descriptions précises dans tes romans ?
Je voulais dire par là que les processus créatifs qui mènent à la réalisation d'une illustration ou à l'écriture d'un texte ne me semblent pas si différents. Il faut d'abord imaginer, inventer une scène, un lieu, un personnage, voire un univers. C'est seulement au moment de leur donner forme que ça change : entre le dessin et l'écriture, la réalisation de l'idée est bien entendu très différente.
Dans mon cas, comme l'écriture est une activité secondaire, ça a l'avantage de ne présenter aucune contrainte pour moi. Bien que ce soit parfois fastidieux, notamment dans la recherche de documentation, il n'y a aucune pression de qualité de rendu, de dates à respecter, d'impératifs divers. Et surtout, un livre ne se « voit » pas en un instant, contrairement à une image. Dans l'illustration, si ton dessin pêche, c'est visible tout de suite et par tous ! Si l'on veut capter l'attention du public, une image doit être aussi belle et originale que possible, elle ne peut pas se contenter d'être juste « sympa » ou « cool ». C'est toujours un sacré challenge.

Tu travailles aussi dans le cinéma comme concept-artist, notamment pour les US (Prince of Persia, Harry Potter, La Colère des titans) ... Comment fait un frenchy pour se retrouver à conseiller une direction artistique sur des budgets colossaux et dans un pays où pourtant les talents sont légions. Un peu de chance, des rencontres, de la persévérance, une vision ?
C'est loin d'être exceptionnel, heureusement. Il y a des milliers de concept-artists talentueux sur la planète qui travaillent pour des centaines de sociétés ! Ensuite, pour la plupart de ces grosses prods étrangères, je n'ai travaillé que sur des petites parties de chaque film, toujours sous les ordres d'un DA ou d'un VFX sup, donc c'était assez peu valorisant au final. Bien moins que ce que je fais en France pour quelqu'un comme Christophe Gans, par exemple.

J'ai également remarqué que, toujours comme concept artist, tu as travaillé sur deux jeux que j'ai adorés. Heavy Rain pour sa narration et son ambiance pesante et Dishonored 2, le bijou du studio français Arkane. Comment abordes-tu des thématiques si différentes, de Se7en au steampunk et quel est ton rôle précis dans la gestation de ces projets.
Ce sont deux circonstances très différentes. Pour Heavy Rain et Beyond Two Souls, j'ai travaillé chez Quantic Dream pendant plusieurs années, en réalisant à peu près le même job que pour le cinéma : créer beaucoup de concepts pour alimenter les équipes de prod. Pour Dishonored 2, je n'ai pas travaillé pour Arkane en direct, mais pour Blur studios, une société américaine qui crée des cinématiques pour les jeux-vidéo et qui était chargée de produire le trailer E3 du jeu.

J'ai interviewé Run en 2015 et nous évoquions la mise en chantier de Mutafukaz avec le studio 4G. Actuellement au cinéma, le film connaît un beau succès critique. Est-ce que le fait de voir tes illustrations dans un long animé pourrait te motiver ?
Qui répondrait non ! Évidemment si quelqu'un voulait adapter l'une de mes histoires, je serais aux anges. Que ce soit Dominium mundi ou L'Effet domino pour mes romans, mais même L'Appel de Cthulhu, de la même manière qu'on a adapté Le Seigneur des anneaux à partir des illustrations de John Howe et d'Alan Lee. Mais je n'ai aucun contrôle là-dessus. Cela relève du pur hasard. Si quelqu'un croise ton travail, s'il l'aime, s'il a les moyens de le faire... ça fait beaucoup de « si »...

J'ai justement lu la citation de Howe pour ta préface : ça doit faire quelque chose !
Et comment ! Je devais exposer mon travail sur Cthulhu chez Arludik en fin d'année, avant l'annonce de la fermeture de la galerie. Pour mieux expliquer à l'équipe quelle était mon idée générale pour ce livre, j'ai pris comme exemple comment le travail de Howe et Lee avait contribué à sortir Tolkien de l'ornière « auteur pour ados », en lui donnant une crédibilité plus adulte, plus froide, moins exubérante. J'ai calqué ma démarche sur la leur, en m'efforçant de revenir à une imagerie moins « jeu de rôle » (même si j'adore le JdR), un peu plus sérieuse.
À ce moment, les galeristes m'annoncent que deux semaines plus tard, ils font une expo John Howe et qu'ils pourront me le présenter... Heureusement mon anglais plus que moyen n'a pas été un obstacle, car il a fait ses études en France et parle un français parfait ! Il est extrêmement sympathique et surtout, grand amateur de Lovecraft... Durant son vernissage donc, bien qu'il soit très sollicité, il a pris le temps d'échanger avec moi durant une vingtaine de minutes. Nous avons parlé de ce que nous aimions chez Lovecraft et chez des auteurs similaires comme Hodgson ou Machen, et d'autres encore, plus obscurs, que je ne connaissais même pas ! En gros, il m'explique qu'il connaît très bien Lovecraft et qu'il voulait d'ailleurs lui-même faire cette adaptation depuis des années, mais que pour différentes raisons, ça n'a pas abouti. Voyant nos affinités, le galeriste a alors suggéré d'en profiter pour lui proposer d'écrire la préface. Comme il avait trouvé mon travail superbe, il a tout de suite accepté. J'en ai été très heureux.

Abordons maintenant ta présence ici et ton échange avec les fans lors de Japan Expo ? Qu'attends-tu de cette expérience, peut-être de l'inspiration pour un roman ou autre en rencontrant d'autres auteurs ?
Honnêtement, Japan Expo n'est pas forcément le meilleur lieu pour ça, car c'est un peu la Babylone des goodies, de la figurine plus ou moins bas de gamme en fonction des exposants. Je ne suis pas un grand spécialiste de la culture manga, je connais un peu mieux les animes, notamment par les références incontournables que sont le travail de gens comme Otomo, Mamoru Oshii ou le regretté Satoshi Kon.
Je pratique aussi cette culture par le jeu vidéo. Je suis un fan hystérique de Bloodborne que j'ai fini cinq fois ! Ce jeu a été comme une flèche dans le cœur pour moi. C'est comme si les gens de From Software s'étaient mis autour d'une table et s'étaient dit : on va faire un jeu pour François Baranger ! Au début, plutôt dubitatif, j'ai posé les mains sur la manette chez un ami et là, le choc ! Ce délire architectural, cet environnement disproportionné dans lequel aucune créature n'est plus petite que toi ! Je ne l'ai plus jamais lâché, j'en suis dingue. Je suis tellement frustré qu'ils ne fassent pas de suite que j'en deviens un vrai troll sur internet ! J'ai même posté des messages sur leur page Facebook ! Quand ils ont annoncé Sekiro Shadows Die Twice, qui par ailleurs semble super, je leur ai dit « je vous préviens, je n'achète rien tant que vous ne faites pas Bloodborne 2 ! ». C'est faux, bien sûr, j'achèterai Sekiro, mais ça me rend dingue.

Bon je l'ai tâté, j'avoue c'est extraordinaire d'ambiance, de gameplay die and retry, de profondeur et une vraie révérence au travail d'illustrateur. Mais un peu trop dur pour moi ! Mais c'est vrai qu'au lieu de faire les remaster...
C'est un jeu tellement original, à l'univers unique. À l'inverse des styles de jeu où il y a des nouveaux titres sans arrêt, comme les Battle royale en ce moment, là tu n'as pas le choix, si tu veux te perdre dans ce genre d'ambiance : tu ne peux jouer qu'à Bloodborne ! Et les Dark Souls aussi, bien sûr, mais c'est moins ouvertement lovecraftien. Mais tu as raison, c'est très technique. En réalité, l'astuce c'est d'être « en retard » sur le jeu. Il ne faut pas essayer d'avancer à tout prix, mais bien prendre son temps pour farmer de l'XP dès le début du jeu, quitte à refaire plusieurs fois le premier level. Du coup, après tu joues toujours avec un niveau légèrement supérieur à ce que les développeurs ont anticipé pour tel ou tel passage. Ça rend les choses beaucoup plus faciles.

Enfin, plutôt que facile, disons tout juste jouable !
Ok, ok, je l'admets !

Un dernier mot sur tes futurs projets.
En ce moment, c'est donc Les Montagnes hallucinées. Le texte est trois fois plus long que l'AdC, ce qui signifie un travail au moins deux fois plus long, qui sera réalisé en deux tomes. Actuellement, je conçois les illustrations du premier tome qui devrait sortir fin 2019. Et durant la fabrication du tome 1, je bosserai sur le second qui sortira alors un an après le premier. J'ai également un autre projet de roman en écriture, depuis quatre ou cinq ans déjà, qu'il faudra bien que je termine un jour. Dès que mes aventures lovecraftiennes m'en laisseront le temps ! Et sinon, je viens de terminer la préproduction de Corto Maltese.

Quoi !? Je comprends mieux mon envie de te rencontrer, je suis fan !
Ah ah ah ! Eh oui, c'est le prochain film de Christophe Gans, en live cette fois, pas en anime. Mais je ne peux rien dire à ce sujet. Ni quel album ils ont choisi, ni évoquer le casting.

Un grand merci à toute l'équipe de Japan Expo, aux éditions Bragelonne, à Déborah Zitt pour leur gentillesse et François Baranger pour son érudition et sa disponibilité.

Jonathan Deladerrière






























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