TWIN PEAKS - FIRE WALK WITH ME
Etats-Unis - 1992
Image de « Twin Peaks - Fire Walk With Me »
Musique : Angelo Badalamenti
Durée : 56 minutes
Nombre de pistes : 12
Distributeur : Warner Bros Records
Bande originale : note
Jaquette de « Twin Peaks - Fire Walk With Me »
portoflio
LE PITCH
Pendant l’enquête sur la mort de Teresa Banks, l’agent Dale Cooper à la prémonition d’un autre meurtre. Un an plus tard, les sept derniers jours de la vie de Laura palmer.
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Into the night

Créée par David Lynch et Mark Frost à la toute fin des années 80, puis diffusée sur ABC de 1990 à 1991, la série Twin Peaks marqua un tournant dans l'histoire de la télévision. Devenue instantanément culte dans le monde entier, les spectateurs restèrent cependant sur leur faim suite à l'arrêt de la série au bout de 2 saisons. En fait, ceux-ci ne pardonnèrent jamais vraiment aux 2 créateurs la révélation de l'identité de l'assassin de Laura Palmer, au milieu de la deuxième saison ... Pourtant, malgré divers problèmes, David Lynch décida de réaliser en 1992 Twin Peaks Fire Walk With Me, un prologue à la série racontant les 7 derniers jours de la vie de Laura. Le ton du film tranchant radicalement par rapport à la série, Angelo Badalamenti en profite alors pour replonger dans sa partition culte et la métamorphoser. Ou comment passer de la nostalgie à la mélancolie la plus noire...

« Imagine que tu es seul dans les bois, une forêt sombre. Tu sens le vent qui souffle. Tu peux même entendre les lamentations d'un animal au loin...Ralentis le tempo. Et là, tu vois une fille, esseulée, pleurant, apeurée. Maintenant, va vers une mélodie qui évolue doucement vers un climax...Et laisse-toi aller...Puis redescend vers les ténèbres... ». Ainsi fut créé le thème de Laura Palmer, et l'ambiance générale de la musique de Twin Peaks, de par des indications de David lynch à Angelo Badalamenti, improvisant devant lui au piano, et s'enregistrant au magnétophone. De cette première session de travail va naître dans la bande son de la série, autant que dans le film, cette dualité entre les ténèbres et la lumière. Cependant, lorsque Lynch et Badalamenti « repartent » pour Twin Peaks en 1992, tout ce qui symbolisait dans la musique cette part de lumière, sorte de beauté malade, disparait pour laisser place à une atmosphère lourde, lancinante, désenchantée. Badalamenti réutilise les mêmes ensembles, et certains thèmes, mais dans un axe différent. La série, autant dans l'image que dans la musique, se voulait une parodie des soap-operas qui pullulaient à l'époque, et que Frost avait en horreur. Pour cela, le compositeur créa une musique pour un ensemble de jazz : piano, contrebasse jazzy, guitare baryton, vibraphone (attitré au personnage d'Audrey Horne), batterie jouée aux balais, saxophone aux sonorités feutrées et sexy. Cet ensemble étant principalement utilisé pour créer des ambiances décalées, nonchalantes, empruntes de mystère. Les ambiances plus oppressantes et plus sombres étant, quant à elles, interprétées aux synthétiseurs dans de longues nappes sonores (Laura Palmer's Theme). Le point de vue du film n'est plus le même. Le but n'étant plus de découvrir la petite ville atypique, ni la vie et les interactions de ses habitants. Le but n'est plus, non plus, de découvrir l'identité du tueur de Laura Palmer, mais de vivre les sept derniers de sa vie, son ultime et cauchemardesque calvaire, jusqu'à sa « libération ».

 

Falling


Les ambiances Jazzy retro se métamorphosent alors en un jazz lourd et langoureux. L'ajout quasi omniprésent d'un saxophone complaignant renforce ce sentiment dès la 1ére piste, reprise grave et tragique du Laura's Theme, dans une ambiance de film noir à l'ancienne. Ici, toute la noirceur de la partition ressort de manière beaucoup plus organique que dans des scores de films noirs tels le superbe The Black Dahlia (Mark Isham), le costaud L.A. Confidential (Jerry Goldsmith), le feutré Hollywoodland (Marcello Zavros), voire le spleen d'un Taxi Driver (Bernard Herrmann) ayant une approche «plus commune» (et ce n'est pas péjoratif) et orchestrale du genre. La musique de Fire Walk With Me se veut funèbre, grave puisqu'elle accompagne la descente aux enfers de l'héroïne avec un certain spleen, parfois même de manière presque onirique, comme le très beau Questions In A World Of Blue rappelant les sonorités « Shoegaze » des groupes Slowdive et Cocteau Twins. La partition de Badalamenti joue sur un double registre, à l'instar du film. Celle-ci à un aspect presque bipolaire qui marque la dualité symbolique de l'homme, et donc du personnage de Laura Palmer: les ténèbres et la lumière, l'étrange et le fascinant, le sordide et l'envoutant, le bien et le mal, la vie et la mort. Une idée présente dès la série avec le Laura's Theme (opposition d'une tonalité sombre et funèbre à une tonalité beaucoup plus lumineuse, à l'image du personnage, fille modèle le jour, autodestructrice la nuit) celui-ci étant paradoxalement autant assimilé au personnage de Laura, et donc à sa mort, qu'au Love Theme. Idée également présente tout simplement dans le titre : Twin Peaks (les deux cimes). Mais aussi dans le thème de la série Falling qui, lui, ne joue non pas sur une alternance mais une impression mêlée, sorte de slow hypnotique étrange et mélancolique, irréel basé sur une boucle de quatre notes jouées sur une guitare baryton. L'aspect hypnotique et obsédant de Fire Walk With Me repose d'ailleurs presque uniquement sur deux points tout au long du score : l'alternance de passages étouffants, glauques et entêtants, à d'autres plus aériens, ainsi que sur la structure de boucles oppressantes instaurant un vrai malaise au fil de l'écoute : A Real Indication (chanté par Badalamenti himself), The Pink Room (repris de la saison 2), The Black Dog Runs At Night, voire Moving Through Time, morceau calme au demeurant mais dont le léger désordre en arrière-plan instaure une tension montant progressivement et silencieusement. Des axes qui deviendront, d'ailleurs, une constante dans la collaboration Lynch/Badalamenti : la touche rétro, les thèmes obsédants, l'alternance d'ambiances lourdes à des ambiances plus mélancoliques et légères, mais gardant un aspect grave (Lost Highway, Mulholland Drive...). Des teintes que l'on retrouve chez des groupes comme Kilimandajaro Dark Jazz Ensemble, Ramachanda Borcar pour le documentaire Regular Or Super, ou bien chez Terence Blanchard (le superbe A Tale Of God's Will).

 

the voice of love


L'abandon de la tonalité parfois candide et insouciante de la série se ressent également dans les textes des chansons. Beaucoup étaient des chansons d'amour, parfois contrarié certes, mais possédant la simplicité et le charme des ballades des 50's-60's, une autre dominante dans l'univers de Lynch (les chansons de Chris Isaak et Elvis Presley dans Sailor & Lula...) : The Nighingale, Into The Night, Falling, toutes trois interprétées par Julee Cruise, Just You... . Celles du film sont alors beaucoup plus sombres et malsaines (A Real Indication), voire désenchantées (Sycamore Trees, Questions In A World Of Blue, dont les paroles ne laissent plus place à aucun espoir). La bande son du film ressemblerait presque, au final, à la musique d'un rêve horrifique, ceux dont on ne perçoit pas immédiatement l'horreur, plus on y pénètre et plus on veut en sortir, se réveiller. La musique donne cette sensation d'étouffement progressif et implacable quand elle s'autorise enfin un rayon de lumière, une bouffée d'air lorsque raisonne le Love Theme, brillamment couplé au thème culte Falling que l'auditeur reçoit droit au cœur, et crée une sorte de quiétude emplie d'une grande nostalgie. Le morceau n'ayant plus ici une aura mystérieuse, mais clairement un aspect dramatique, lui arrachant alors presque les larmes des yeux. Un moment fort du score dans sa version CD. Un thème présentant d'ailleurs une forte ressemblance à celui que Badalamenti composera pour La Plage (Danny Boyle) 9 ans plus tard. Le voyage se clôt enfin sur le déchirant The Voice Of Love, aux couleurs sombres, élégiaques mais apaisées (renvoyant presque au magnifique et très « Morriconien » Dark Spanish Symphony de Sailor & Lula) laissant l'auditeur dans un état de flottement, la gorge serrée. A ce propos, une expérience est vivement conseillée pour vivre et ressentir au mieux l'univers de Twin Peaks, musicalement parlant, à savoir réécouter dans l'ordre les scores des deux saisons, puis du film, et ainsi profiter de la cohérence et de l'intelligence de la compilation des trois bandes sons (certainement pas faites au hasard). Un véritable grand huit émotionnel...

Au final, le brio de Badalamenti accouchera non seulement de l'une des partitions les plus atypique pour une série TV, de l'un des plus grands thèmes de l'histoire de la télévision, mais aura également réussi à offrir, avec Fire Walk With Me, un maelstrom émotionnel atypique comme on en entend rarement, servi par des thèmes éternels imprégnant instantanément et durablement l'auditeur. Ce qui deviendra par la suite l'identité musicale unique, voire sonore de l'œuvre (et univers) singulier de David Lynch, au point de devenir indispensable à celui-ci. Rien que ça.

Henri Delecroix




















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1- Theme From Twin Peaks -Fire Walk With Me
2- The Pine Float
3- Sycamore Trees (Vocal By Jimmy Scott)
4- Don't Do Anything (I wouldn't Do)
5- A Real Indication (Thought Gang/Vocal By Angelo Badalamenti)
6- Questions In A World Of blue (Vocal By Julee Cruise)

7- The Pink Room
8- The Black Dog Runs At Night (Thought Gang/Vocal By Angelo Badalamenti)
9- Best Friends
10- Moving Through Time
11- Montage From Twin Peaks
Girl Talk/Birds In Hell/Laura Palmer's Theme/Falling
12- The Voice Of Love

 

 

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