JOE HISAISHI, LE CéLèBRE INCONNU
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Portrait de Joe Hisaishi, compositeur

Il existe de ces compositeurs dont les films sont distribués dans un grand nombre de pays, mais qui finalement ne sont reconnus qu'au travers d'une petite fenêtre au paysage merveilleux, mais malheureusement incomplet. Si au Japon les compositeurs mondialement populaires sont finalement assez rares, il en est un particulièrement aimé au travers de films des deux réalisateurs japonais les plus célèbres à l'étranger : Hayao Miyazaki et Takeshi Kitano. Joe Hisaishi, né en 1950 à Nagano, est aujourd'hui principalement reconnu pour les partitions de Princesse Mononoke, Le Voyage de Chihiro, L'Eté de Kikujirô ou encore Hana Bi. A la fois extrêmement riches et inspirées, ces bandes originales ne permettent néanmoins pas de distinguer la véritable mesure de son talent.

 

En été 2008, Joe Hisaishi fêtait les vingt-cinq ans de sa collaboration avec le réalisateur et animateur Hayao Miyazaki. A cette occasion, un concert gargantuesque fut programmé à Tôkyô, au prestigieux Nippon Budôkan. Près de mille deux cent musiciens et choristes (!) furent réunis pour cet événement commémoratif, avec un Hisaishi au summum de l'excitation, étant lui-même compositeur, arrangeur, chef d'orchestre et bien évidemment pianiste. Un tel concert-événement, malgré l'aspect grandiose dénaturant les compositions habituellement intimistes du compositeur, témoigne non seulement de la popularité du cinéma d'animation au Japon, mais aussi de l'importance et l'envergure de la musique de Joe Hisaishi dans le paysage musical asiatique, fort d'une expérience de plus de trente-cinq ans. Véritable leader artistique, le compositeur de Nausicaa de la Vallée du Vent (1983) dirige des orchestres en y jouant Star Wars, Ravel, Schifrin ou Legrand, fréquente de nombreux instrumentalistes classiques à travers le monde, arrange et compose autant de musiques libres que de musiques de films, le tout dans un pays laissant finalement peu de place à l'extérieur. L'extérieur pas nécessairement craint mais indéniablement respecté, presque religieusement lorsqu'il est développé par un artiste-maison. En reprenant Brahms et Haendel dans le second film de Hayao Miyazaki et ce toujours à propos, Hisaishi développe au début des années 80 un style finalement bien à lui : pas franchement japonais, souvent très empreint de sonorités modernes et électriques, redéfinissant à cette époque encore très influencée par la musique américaine des années 70 (Lalo Schifrin et ses scores jazzy) un nouveau langage musical cinématographique. Et c'est dans l'animation que cela se produisit.

 

Une collaboration majeure

 

Bien avant de rencontrer Miyazaki à l'âge de 33 ans, le jeune Joe Hisaishi, fraichement diplômé de l'école de musique Kunitachi College, était devenu un des nombreux producteurs de la scène underground japonaise, soumis à l'influence des compositeurs étrangers électro et/ou minimalistes et rêvant d'un avenir à la Yellow Magic Orchestra, premier grand groupe Japonais a franchir les frontières et remplir des salles entières aux Etats-Unis et en Europe à la fin des années 70. Très vite, la Hisaishi's Troup se transforme en Wonder City Orchestra, le tout sur des musiques de Joe Hisaishi. Alors qu'il compose progressivement pour des petits dessins animés télévisés, ses premiers albums voient le jour. Mkwaju (prononcez « Mukuwaju ») en 1981 marque les prémices d'un style finalement très vite abandonné : percussions d'inspiration vaguement africaine, à la composante principalement électronique, et tentant probablement un rapprochement avec l'œuvre Music for 18 Musicians de Steve Reich. La suite n'en est pas moins étonnante : Information, Alpha-bet City et Curved Music, trois albums littéralement fantasmagoriques, explorent des sonorités électroniques, métalliques, excessivement rythmées, mélangeant parfois adroitement, parfois risiblement musiques africaine et japonaise, le tout saupoudré de pop où Hisaishi lui-même donne laborieusement de la voix. Le début des années 80 est néanmoins salvateur pour le maestro, qui bien heureusement trouve rapidement des projets à la mesure de son talent : Robotech, Birth, W no Higeki et quelques autres projets télévisuels (Anime et documentaires) lui permettent de répondre à des commandes plus axées sur la mélodie, plus recherchées, et il touche rapidement la grâce avec la musique écrite pour le second long métrage de Hayao Miyazaki, Nausicaä de la Vallée du Vent. Reprenant habilement les compositeurs classiques, développant avec beaucoup de maturité des motifs aujourd'hui inoubliables, Joe Hisaishi signe ici l'une des ses compositions les plus marquantes, et initie une collaboration aujourd'hui mondialement acclamée avec le maître de l'animation japonaise. De cette collaboration majeure naît une complicité qui perdure, mais également de nouveaux projets, toujours plus ambitieux, qui permettent à Joe Hisaishi de s'imposer dans le paysage artistique japonais (et non comme un ersatz de Ryuichi Sakamoto ou des compositeurs minimalistes américains), en multipliant les projets à la télévision, au cinéma et en solo. Takeshi Kitano, Nobuhiko Obayashi, réalisateurs chinois, coréens et même français, la chaîne de télévision NHK ou encore le comité d'organisation des Jeux Olympique de Nagano en 1998 ; Joe Hisaishi enchaîne les commandes, alternant avec ses projets plus personnels voire intimes, multiplie les concerts en s'exportant partout en Asie, et développe de nombreux styles tout en  glissant lentement mais définitivement vers le genre « classique » dont il deviendra un instrumentaliste reconnu, pas virtuose mais redoutable, au piano.

 

La valse des genres

 

Il n'est pas tout à fait faux de dire que Joe Hisaishi s'est cherché pendant très longtemps ; « encore maintenant » diraient les mauvaises langues. Plus précisément, Hisaishi a souvent cherché de nouvelles voies, de nouvelles sonorités, de nouveaux genres, abordant toutes les possibilités que lui offrait la création musicale, mais sans véritablement chercher à donner le meilleur de lui-même à chaque nouvelle approche. Des albums dits « mineurs » voient le jour, parfois pas si anecdotiques que cela. Un mode de composition et de recherche proche de celui de Ryuichi Sakamoto, même si ce dernier va beaucoup plus loin dans l'exploration des genres et des époques. Jusqu'à la veille des années 90, Joe Hisaishi était donc avant tout un compositeur très électrique, usant sans abuser de musique électronique, parfait pour illustrer des séquences d'œuvres d'animation (Mon Voisin Totoro en 1988, quoi que très classique musicalement, n'échappe pas à la règle) ou les films décalés de Takeshi Kitano et de Nobuhiko Obayashi. Une déformation professionnelle qui revient régulièrement dans son œuvre, comme un retour aux sources soucieux de ne jamais oublier sa nature même de compositeur-chercheur. En 2006, l'album solo Asian X.T.C. s'impose comme un témoignage, celui de la maturité nouvelle d'un Hisaishi comblé par ses nouveaux  projets : construit en deux temps, cet album dévoile une première partie revisitant de manière intimiste des musiques de films asiatiques (dont le merveilleux Welcome to Dongmakgol, ici version piano et guitare classique) et une seconde partie « minimaliste » (selon la mention sur l'album) effectivement très conceptuelle, évoquant farouchement Steve Reich et la recherche de nouvelles syntaxes musicales. Deux facettes pratiquement opposables, où Joe Hisaishi choisit la simplicité d'une part et le risque d'autre part pour imposer une œuvre répondant à la fois aux demandes du grand public et à celles d'un auditoire plus capricieux. Une ambivalence présente dans l'œuvre du compositeur depuis ses débuts : explorant la pop, le rock, le jazz, le rap, la « vraie » musique traditionnelle japonaise ou l'illustration filmique façon Hollywood, Joe Hisaishi ne donne aucun répit à son imagination, pondant parfois quelques perles généralement totalement inconnues du public occidental. Façon Astor Piazzolla avec Tango X.T.C. ou Jealousy (album My Lost City), façon Nino Rota avec Cinema Nostalgia ou la pioggia (album Piano Stories III), sans oublier les inclassables Winter Requiem ou Les Aventuriers ; les compositions les plus remarquables du pianiste japonais n'ont pas nécessairement beaucoup de choses en commun, mais témoignent de sa volonté d'adaptation et la richesse de ses préoccupations musicales. Ces cycles d'inspiration et de recherches sont provoqués par, ou déteignent sur ses musiques de film : Kiki la Petite Sorcière (1989) ou Porco Rosso (1992) pour la période italienne, Le Château Ambulant (2004), Le Mécano de la General (2004) et Welcome to Dongmakgol (2005) pour sa fascination pour la figure de la valse, ou à ses débuts avec Moespada (1983), Robot Carnival (1987) et Venus War (1989) pour l'habile mélange acoustique-classique et électronique.

 

Compositeur passionné

 

Joe Hisaishi ne se contente pas de paraphraser les compositeurs « classiques » (Satie, Pachelbel, Haendel...) ou contemporains, mais utilise également sa popularité pour diriger des formations, notamment le Nouvel Orchestre Philharmonique du Japon. Renommé « World Dream Orchestra » (les Japonais adorent les titres pompeux !), l'orchestre suit régulièrement le compositeur, qui porte la casquette de directeur artistique et chef d'orchestre sur de nombreux projets. Dès 2004, l'album World Dream donne le ton et formalise une série de concerts auxquels seuls les Japonais ont la chance d'assister : John Barry, Henry Mancini ou Quincy Jones y passent, et Hisaishi se permet également de réorchestrer des œuvres cultes de manière très singulière, comme le fameux thème de Mission : Impossible, diablement rythmé et qui n'aurait pas peur de la comparaison avec les savoureuses versions jazzy de Schifrin. Jouer ces musiques en concert est implacablement logique dans l'évolution de la carrière de Joe Hisaishi. Rarement avares en références, les œuvres du compositeur sont souvent empreintes de musique du cinéma du monde entier, de John Williams à Nino Rota ; références également révélées lors des concerts avec le World Dream Orchestra. Ces dernières restent subtiles et soulignent un bel effort de compréhension en évitant le copier-coller (les clins d'œil à James Horner avec Braveheart et An American Tale dans les films de Hayao Miyazaki sont sublimes), et permettent également à Hisaishi de développer son génie pour la mélodie, multipliant les motifs inoubliables avec une recherche, encore et toujours, non plus forcément de nouvelles sonorités mais véritablement de nouvelles figures de style, du contrepoint à la fugue.

 

Depuis peu, Joe Hisaishi s'exporte. En 2001, la malheureuse aventure française avec Le Petit Poucet lui permet néanmoins d'écrire une somptueuse bande originale en parallèle à la réalisation du Voyage de Chihiro. France, Corée du Sud, Hong-Kong et bien sûr Japon ; régulièrement invité un peu partout dans les festivals du monde entier, le compositeur débute tout juste une nouvelle phase d'une carrière déjà très riche. Méga-star de la musique en Asie, il lui reste cependant un défi de taille à relever : réussir à Hollywood. Mais à côté de maîtres comme John Williams, Lalo Schifrin et James Horner, l'étiquette « Miyazaki » sera difficile à porter pour notre célèbre inconnu.

Romain Dasnoy

 

 

 

 

 

 

 

 

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