L'ESSOR DE LA MUSIQUE DE JEU VIDéO
Image de « L'Essor de la musique de jeu vidéo »
portoflio
Partagez sur :
L'essor de la musique de jeu vidéo

Il est encore difficile de faire accepter la musique de jeu vidéo, mais parfois quelques événements servent particulièrement sa cause. Si en France, Video Games Live réussit à faire parler de lui jusque dans les grands médias, il n'en reste pas moins un événement « geek » mettant plutôt en avant l'éclectisme et le spectacle qu'offre l'univers vidéoludique. En septembre 2009, l'Allemagne, qui accueille depuis déjà quelques années VGL et une tripotée de concerts en tout genre, accueillait à Cologne un nouveau concert, estampillé « officiel », de musiques de jeux vidéo de la firme SquareEnix, en présence de Nobuo Uematsu (Final Fantasy), Yoko Shimomura (Kingdom Hearts), Yasunori Mitsuda (les séries Chrono et Xeno) et Hiroki Kikuta (Secret of Mana). Du jamais vu !

 

Au commencement

 

Même pour les amateurs assidus de ce type d'événement, la genèse de la « bonne » musique de jeu vidéo (car elle existe bel et bien !) n'est pas forcement très bien connue. Si les concerts orchestraux de musiques de jeu, rivalisant de popularité avec leurs homologues cinématographiques, se multiplient depuis une poignée d'années, il faut remonter assez loin pour voir cet univers se développer et s'affranchir de son support originel. Au Japon, des titres aujourd'hui archi-célèbres comme Dragon Quest et Final Fantasy étaient déjà des pionniers à la fin des années 80. Kôichi Sugiyama, compositeur du premier, œuvrait avant tout dans le cinéma et la musique classique, en tant qu'arrangeur et chef d'orchestre de métier. Dès 1986, le compositeur s'offrait le London Philharmonic Orchestra pour la réinterprétation des musiques du premier Dragon Quest ; une formule devenant une véritable marque de fabrique, sublimée par le talent incomparable de son auteur. Les « Family Concerts » de Sugiyama (faisant résonnance avec la Family Computer, plus connue chez nous sous le nom de « NES », la console accueillant les premiers Dragon Quest) n'ont qu'un but avoué : attirer les familles et leurs rejetons à des concerts classiques, à la fois ludiques et éducatifs, car le compositeur y jouait également Saint-Saëns, semant le trouble chez les mélomanes les plus aguerris.

Les albums s'enchaîneront pendant dix ans, ainsi que des réinterprétations dans les années 2000, cette fois-ci par le Tôkyô Metropolitan Symphony Orchestra. Comptons également des albums piano, des albums avec ensembles de cordes ou ensembles de cuivres et même la spécialité du Japon : l'Electone. Square Soft, fort de son succès avec un Final Fantasy lorgnant de très près du côté du premier Dragon Quest, fit de même en 1989 avec un sublime Final Fantasy Symphonic Suite, faisant appel à des grands noms de la musique classique avec le Tôkyô Symphony Orchestra. Suivront plusieurs productions du même genre, toujours au Japon, comme les Orchestral Game Music Concerts de 1991 à 1996 ou encore Press Start Symphony of Games depuis 2006. Côté occident, c'est au créateur de Video Games Live, Tommy Tallarico, que nous devons le premier album de musique de jeu vidéo édité sous un label « respectable » et non underground, Virgin Records, en 1994.

Il faudra attendre les années 2000 pour que la musique de jeu orchestrée refasse parler d'elle à travers le monde, grâce à Final Fantasy, onze années après la fameuse suite symphonique basée sur les musiques des deux premiers opus. Entre temps, la saga s'est écoulée à cinquante millions d'exemplaires dans le monde, des bandes originales de toutes sortes ont été éditées (piano, orchestre, celtique, etc.) et le jeu vidéo est devenu la première industrie culturelle au monde, devant celles du cinéma et de la musique (une place en partie du au prix de l'exemplaire, un jeu représentant environ six places de cinéma). Dès l'année 2002 et le renouveau de Final Fantasy en live avec le concert 20020220, de très nombreuses initiatives voient le jour un peu partout. Les fans peuvent alors se délecter sur Internet avec des orchestres privés, locaux et/ou universitaires, jouant leurs propres transcriptions et arrangements des musiques de jeux ; dans les années 2000, ces mêmes fans pourront enfin se réjouir avec les nombreuses tournées de Play! A Video Games Symphony et son concurrent Video Games Live. Celui-là précisément qui arriva enfin en France fin 2008.

 

Facteur d'ouverture ?

 

Avec l'arrivée de Video Games Live dans l'Hexagone durant une période trouble (mais nous ne reviendrons pas sur les polémiques), le jeu vidéo aurait pu trouver une nouvelle image à véhiculer auprès du grand public voire mieux, auprès des détracteurs. Car le jeu vidéo, bien que ludique, n'en reste pas moins une industrie, avec ses créateurs, ses réalisateurs, ses producteurs, ses acteurs, ses compositeurs, ses artistes. Ne parlons pas d'art, nous friserions justement la polémique tant redoutée. Mais de culture, on parle bien ici. Rendre accessible à tous ce qui semble requérir des connaissances, tel pourrait être le rôle de la musique de jeu vidéo. Video Games Live n'a malheureusement pas ce but : événement proprement geek, donc faussement grand public, fédérant des milliers de fans autour d'une culture (oui Madame), il ne donne qu'un aperçu erroné de la qualité que peut atteindre la musique de jeu, et a contrario un véritable aperçu de la passion ardente des fans, loin du cliché du joueur inculte, « no life » et ne communiquant que via les MMORPG. Tommy Tallarico et Jack Wall, les créateurs, utilisent un orchestre symphonique plus ou moins réduit selon les pays, avec une bonne grosse dose de rock, le premier, excellent guitariste et le second, chef d'orchestre, s'aidant de pistes préenregistrées pour les parties plus « synthétiques ». Au final plus passionné que réellement passionnant, Video Games Live reste un événement à voir, mais en rien révélateur de la qualité intrinsèque de la musique de jeu, malgré toutefois quelques morceaux réellement bluffants comme Civilization IV, qui donnerait des complexes à Hans Zimmer et son Gladiator.

Au début des années 2000, il est venu à l'esprit de certaines personnalités du milieu de la musique en Allemagne de produire des concerts de musiques de jeux vidéo, en contradiction avec l'image que véhiculent ces derniers et sur le modèle du concert 20020220 de Final Fantasy. Les concerts Symphonic Game Music Concerts, produits par Thomas Böcker, donnent le ton dès 2003 avec un véritable et bel orchestre et des interprétations à la hauteur des plus belles musiques de films. Initiative très vite copiée, notamment avec Play! A Video Games Symphony et quelques concerts officiels de Final Fantasy, le tout aux Etats-Unis avec le concours très remarqué du producteur allemand. Des concerts-événements d'une qualité musicale certaine, mettant en avant non pas la culture du jeu vidéo (comme le fait VGL), mais bel et bien les compositions et les compositeurs, affranchis de tout carcan culturel, pour célébrer sans commune mesure la musique et rien que la musique. C'est dans ce contexte qu'apparaissent dans divers pays, dont toujours l'Allemagne, des concerts de ce type, véritables fantasmes pour chaque joueur averti. Sinfonia Drammatica (donnant lieu à un album magnifique) et Symphonic Fantasies sont de ceux-là, ce dernier étant produit par Böcker en 2009 avec le WDR Symphony Orchestra à Cologne, conduit par Arnie Roth (habitué des productions de ce type) et arrangé par un certain Jonne Valtonen.

 

Symphonic fantaisies

 

12 septembre 2009. Le prestigieux Kölner Philharmonie se remplit peu à peu, après une séance de dédicaces d'ores et déjà légendaires dans le milieu des fans de musiques de jeux vidéo, avec quatre des plus grands compositeurs japonais : Nobuo Uematsu, Yôko Shimomura, Yasunori Mitsuda, et Hiroki Kikuta. Eux-mêmes installés dans le public, ces compositeurs, dont la présence est ici uniquement symbolique, témoignent de l'aura exceptionnelle du concert. La salle, demi-circulaire, est d'une beauté à couper le souffle, et l'orchestre n'est pas moins beau, mêlant instrumentalistes et choristes, sans oublier l'orgue et le piano, éléments indispensables et chers aux passionnés des albums Piano Collections de Final Fantasy. Dans le public, une bonne partie d'Allemands mais aussi beaucoup de Français et surtout, chose que l'on n'est pas prêt de voir à Paris au Video Games Live, un grand nombre de personnes âgées voire retraitées, profitant de la programmation du respecté orchestre pour découvrir des programmes de toute sorte. C'est ici le tout-Cologne qui accueille cet événement hors du commun, mais pourtant déjà bien installé chez nos voisins allemands. La programmation du concert présente quatre mouvements (ou plutôt medleys), un par compositeur, pour finir en beauté avec un mystérieux « Encore ». Mais l'ouverture, la Fanfare, est composée par l'arrangeur et orchestrateur Valtonen, de très bonne facture, débutant le concert de façon splendide.

 

Premier mouvement

 

Le premier mouvement met en avant l'œuvre la plus transversale du catalogue de SquareEnix, le fameux Kingdom Hearts, mélangeant avec brio les personnages et univers de Disney et de Final Fantasy, composé par la talentueuse et formidable mélodiste Yôko Shimomura. Dès le début, l'orchestration frappe par sa clarté. Le thème, sorte de marche militaire de très bonne augure, débute pianissimo, puis le mouvement se met en marche, violons, piano et instruments à vent célébrant l'entrée dans un monde de féérie et de délicatesse. La suite s'emporte logiquement, sur un air littéralement triomphal avec un piano désormais libéré. La fanfare d'ouverture est vite oubliée et nous pouvons apprécier la richesse insufflée par Jonne Valtonen aux compositions d'origine. Les thèmes du jeu défilent, tantôt sombres, tantôt enjoués, faisant passer la mélodie d'un instrument à l'autre et ne lésinant par sur les effets (arrêt subit de l'orchestre pour laisser transparaître le piano, flûte passant subrepticement au-dessus de l'ensemble), ni sur la grandiloquence pour exprimer avec beaucoup de style les mélodies de Shimomura (et ainsi jouer avec les émotions des joueurs !). Ce premier mouvement témoigne d'un travail d'arrangement plutôt musclé, efficace, ne laissant aucun temps mort et se positionnant définitivement sur le créneau de la célébration nostalgique plus que sur celle de l'interprétation exhaustive et subtile des thèmes comme l'aurait fait un Kôichi Sugiyama sur Dragon Quest.

 

Second mouvement

 

Le second mouvement met en avant le travail méconnu de Hiroki Kikuta sur le jeu Secret of Mana, ode à la nature et la magie ; un jeu de rôle d'exception cher aux passionnés, aux musiques de très bonne qualité, d'autant plus que le compositeur n'est pas le plus célèbre de tous. Le mouvement débute par de vagues sonorités de cordes, et un brin de vent soufflé par les choristes : pas révolutionnaire, mais original et diablement captivant et efficace. Le thème du jeu se fait entendre, faiblement, d'une grande beauté, et la pluie se met à tomber. Encore une fois, les choristes donnent de la voix, ou plutôt de la « langue » pour simuler les goutes de pluie. Le tout s'emporte, dans un tonnerre mêlant percussions (les impressionnantes timbales) et des chants sacrés. La salle circulaire permet de prendre conscience de la « mobilité » du son dans l'espace, et les percussions n'en sont que plus impressionnantes : le son tournoie et ne rend que plus réel cet orage, sans aucune aide synthétique. Le thème principal continue, et ce sont de nombreux autres thèmes qui se succèdent, laissant la part belle aux choristes avec un rôle très rare, de multiples effets dont la présence n'est ici en aucune sorte abusive. Accompagné d'un violon et d'une légèreté propre au jeu, les mélodies ont ici un style très différent du premier mouvement, notamment soulignées par l'omniprésence des voix. Quelques moments d'anthologie agrémentent ce medley, là où chœurs, idiophones et percussions se mêlent dans ce qui semble être un chant d'incantation tournoyant sans fin autour de la salle du Kölner Philharmonie. Le final, beau à en pleurer, évoque tristement la nature, respectant point par point le propos du jeu, sa force évocatrice et son thème inoubliable, le tout dans une orchestration et une interprétation d'une rare subtilité, reléguant loin derrière tous les concerts de musique de jeux vidéo passés. La fin, d'une simplicité évidente, laisse entendre le vent, la pluie, les choristes agitant leur partition pour plus de réalisme, devant un auditoire sonné et silencieux jusqu'à la dernière seconde.

 

Troisième mouvement

 

Le troisième mouvement est celui mettant en avant le travail acclamé de Yasunori Mitsuda, sur les deux jeux ultra-cultes Chrono Trigger et Chrono Cross. L'homme, en son temps l'un des plus jeunes compositeurs de musiques de jeux vidéo (sur Chrono Trigger, 20 ans seulement !), compose peu, mais s'impose définitivement comme l'un des plus doués, sinon l'un des plus marquants. Sur beaucoup d'œuvres, ses sonorités celtiques et orientales (lui-même amateur de bouzouki) auront élevé la musique de jeu vers des sphères jusqu'ici inconnues. Ses albums « celtiques » comme CREID ou Kirite sont à ce titre assez bluffants, entourés de musiciens confirmés et s'affranchissant sans problème du jeu vidéo. Sur scène, un joueur de darbouka entre, confirmant que l'orchestrateur n'a pas mis de côté les références folkloriques des musiques de Mitsuda. L'instrumentaliste s'avérera plus tard être Rony Barrak, percussionniste libanais virtuose très célèbre dans sa catégorie. Comme les deux premiers medleys, celui-ci, très attendu par les fans, ne faillit pas à l'exercice : les thèmes s'enchaînent, avec une orchestration et une forme de liberté, tantôt enjoués, tantôt mélancoliques, exploitant avec beaucoup de respect les scores d'origine. Le point fort de ce mouvement reste cependant la présence captivante, ébouriffante et définitivement hypnotisante de Rony Barrak au darbouka, se permettant même un solo d'une virtuosité saisissante, et jamais en décalage avec l'enthousiasme musical de Mitsuda, ses péripéties folkloriques et son goût pour l'éclectisme.

 

Quatrième mouvement / encore !

 

Quatrième et dernier mouvement, probablement le plus attendu : Final Fantasy. Le jeu phare de SquareEnix, en présence de son compositeur Nobuo Uematsu, est le plus populaire, le plus aimé, mais aussi le plus connu. Les innombrables albums, des arrangements divers aux bandes originales pures en passant par les Piano Collections, sont les meilleures ventes de musique de jeu vidéo à travers le monde. Le mouvement débute sur le prélude de la saga à la harpe et à l'orchestre, merveilleux et qui accompagne chaque joueur, chaque fan, depuis maintenant vingt ans sur chaque épisode de la série. Prenant les particularités de chaque mouvement (les voix, les percussions, entremêlant les thèmes, les clins d'œil, le respect des œuvres d'origine), Jonne Valtonen donne ici tout ce qu'il peut. Mouvement final, mais aussi mouvement le plus potentiellement critiquable, ce tour de force estampillé Final Fantasy est efficace d'un bout à l'autre, et n'oublie jamais de s'amuser avec son auditoire. Quatre minutes après le début, un thème tant redouté, celui de Sephiroth (grand méchant du septième épisode), intervient... indéniablement culte et respecté, ce thème grave ne devait qu'apparaître à la fin du mouvement. Mais après quelques secondes à peine, l'orchestre se tait. Un hautbois entonne alors doucement le thème burlesque des chocobos, les malicieux animaux propres à la saga. Malicieux, Valtonen sait l'être. Jouant avec le public, ses orchestrations ne laissent pas de répit aux émotions, au rire, surprenant à plus d'un titre, et se permettant une fois de plus des libertés plus qu'appréciables, de l'orgue aux dissonances en passant par un nouveau thème grave, une fois de plus perturbé par les « chocobos » qui iront jusqu'à s'inviter sur la partition des choristes !

                                                                  

Le « Encore » est une reprise, certes, mais célébrant avec beaucoup d'entrain et de réjouissance la musique de jeu vidéo, sublimée par des artistes et musiciens de grand talent. Le fameux thème de Sephiroth, accompagné par Rony Barrak au darbouka, clôt magistralement le concert, suivi logiquement d'une longue acclamation du public. Seul regret, les quatre compositeurs ne seront jamais appelés à venir scène. Mais au-delà de leur présence, de l'orchestration captivante de Valtonen, de la fabuleuse direction de Roth et du respect du jeu vidéo, c'est avant tout la musique qui était à l'honneur ce soir-là. L'initiative sera renouvelée en 2010 avec le prochain Symphonic Legends, une opportunité supplémentaire de fêter la méconnue mais non moins exaltante musique de jeu vidéo.

Romain Dasnoy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partagez sur :
Crédits - Publicité - Nous contacter
Copyright Frenetic Arts 2009-2018