COSMOPOLIS
Canada / France - 2012
Image de « Cosmopolis »
Genre : Drame
Réalisateur : David Cronenberg
Musique : Howard Shore
Durée : 105 minutes
Distributeur : Stone Angels
Date de sortie : 25 mai 2012
Film : note
Jaquette de « Cosmopolis »
portoflio
site officiel
LE PITCH
Une jeune milliardaire traverse New York dans sa limousine, avec l'envie de se faire faire une nouvelle coupe de cheveux. Dehors, le chaos s'empare progressivement de la cité.
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Sur la route...

Après l'accueil mitigé de A Dangerous Method qui, par l'adoption d'un style froid, insidieux et d'une approche cérébrale, marquait une étape supplémentaire dans la mutation de l'esthétique cronenbergienne, le cinéaste revient aujourd'hui avec Cosmopolis, adapté du roman homonyme de Don Delillo. Une fois encore, le réalisateur de La Mouche se confronte à la lourde tâche de la traduction cinématographique d'un roman culte et réputé inadaptable (après Crash de J.G. Ballard et Le Festin nu de Burroughs). Deux de nos journalistes de choc exposent leurs points de vue sur l'objet, qui a au moins le mérite de déclencher les passions.

 

CONTRE...

 

Si l'on fait abstraction de ses deux films noirs (A History of Violence et Les Promesses de L'ombre), les films de Cronenberg ont toujours été quelque peu hermétiques. Souvent jusqu'auboutiste dans le gore, froide et fortement symbolique, l'œuvre du cinéaste a toujours été celle d'un grand auteur qui a toujours su s'emparer et modeler avec beaucoup de talent l'outil cinématographique et ce même dans ces œuvres les plus philosophiques, comme eXistenZ, ou encore Le Festin nu.
Le plus gros problème de Cosmopolis n'est pas d'être un film très (trop) verbeux ; le livre l'est, son adaptation doit donc en sauvegarder l'essence et la structure, d'autant, que de nombreux autres films sont loquaces tout en étant réussis (The Social Network de David Fincher ou dernièrement Margin Call de J. C. Chandor). Non, le cœur de ce fiasco artistique réside finalement dans l'incapacité du cinéaste, donc du film, à saisir son sujet à bras le corps. Tout au long de la première partie, on se persuade que l'accumulation de dialogues insensés et de personnages creux, enveloppés par une mise en scène d'une platitude désarmante, servent le propos d'une œuvre théoriquement prodigieuse. Malheureusement la réalité est beaucoup moins reluisante et on s'aperçoit très vite que Cosmopolis ne se limite qu'à cela.

 

De lillo, limo, dodo

 

À l'image de la tirade lénifiante et pseudo-intelligente de l'architecte dans Matrix Reloaded, qui crée une barrière entre l'œuvre et son spectateur par un excès de dialogues à la fois inutiles et pédants, alors que l'image seule en disait autant sur le statut des personnages et du monde, le film de Cronenberg est d'une paresse aussi colossale que navrante. Malheureusement, le cinéaste s'égare en recopiant mot pour mot l'ouvrage dont il est tiré et dont les thématiques à la fois brillantes et messianiques auraient pu consacrer son œuvre qui depuis une trentaine d'années, s'acheminait d'elle-même vers un sujet tel que celui-ci. Le temps où Cronenberg enchevêtrait avec génie les capacités de subversion de l'image cinématographique avec la majesté symbolique de ses propos est révolu. Certes, il ne s'encombre plus des codes imposés par les genres qu'autrefois il investissait, mais privé de toute l'ingéniosité dont il faisait preuve pour les assujettir à son propos, son œuvre aujourd'hui apparait bien creuse. À l'image du tableau de Jackson Pollock utilisé pour le générique, la structure du film se révèle être une succession de saynètes toutes plus abstraites les unes que les autres, mais qui se contentent de se superposer sans jamais créer une unité narrative ou même symbolique. Le film ne va nulle part, ne construit rien et de ce fait n'illustre jamais la descente aux enfers de ce dieu des golden boys, lui préférant l'éternel regard vide d'un Robert Pattinson que l'on espérait plus inspiré.

À la fin du film, il ne reste finalement que les mots des personnages qui, si on arrive à les suivre, construisent une réflexion absolument monumentale. Mais, ce ne sont en rien ceux de Cronenberg. Quelle est donc la légitimité de cette oeuvre ? Le film s'achève à ce titre sur une peinture de Mark Rothko. L'artiste, en parlant de ses tableaux, a dit : « Un tableau n'est pas l'image d'une expérience : c'est une expérience ». Le dernier film de Cronenberg, lui, se contente d'être l'image d'un livre et l'expérience d'un ennui.

 

Quentin Boutel

 

POUR !

 

Comparer le verbe de Cosmopolis au monologue final de Matrix Reloaded serait perdre de vue un élément essentiel : alors que les Wachowski vendaient leur ouvrage sur un argument de pur divertissement, et finissaient par prendre de haut le grand public au profit d'une"élite" capable de décrypter leur glorieux sens de la philosophie (ironiquement, le troisième opus répondra à toutes ces énigmes théoriques par des clichés aberrants de bêtise), Cronenberg, lui, n'entend jamais inclure son long-métrage dans un quelconque cahier des charges, ou même dans ce que l'on pourrait définir comme un "cinéma de genre". On ne va pas voir Cosmopolis avec pour principale aspiration d'être "diverti". Avis aux amateurs, Sur la piste du Marsupilami est projeté dans la salle d'à côté. Cosmopolis ne ment pas sur son essence réflexive, ni sur ses ambitions philosophiques. En cela, difficile de prétendre que le film prend son public de haut, puisqu'il entend au contraire le placer au coeur d'un débat direct, décomplexé et débarrassé de toute manipulation, sous quelque forme que ce soit.

 

C(R)ash

 

Verbeux, Cosmopolis l'est assurément. Abscons, en aucun cas, chaque mot (les dialogues, sublimes et tendus comme la corde d'un arc, sont issus directement du livre de De Lillo) enrichissant le propos d'une idée nouvelle, idée systématiquement répercutée dans la mise en scène, les choix de cadre et la direction d'acteurs de Cronenberg. Nulle incohérence stylistique ici, qu'on adhère au projet ou non : la forme de Cosmopolis épouse thématiquement le fond, le cinéaste osant souvent jongler avec une demi-douzaine de niveaux de réflexion, donc d'axes différents, pour une même scène. A ce titre, Cosmopolis contredit absolument les accusations de retournement de veste de la part de Cronenberg, la métamorphose progressive de son personnage et son rapport au réel renvoyant directement à Faux-semblants, Videodrome ou Crash. On ne comprend que mieux ce qui a pu attirer l'auteur dans le pavé d'origine : milliardaire capable de « parler » aux devises boursières, vivant dans une limousine s'imposant peu à peu comme une extension de sa propre chair (voir sa déterioration progressive alors que le personnage est en train de perdre des milliards de dollars), Packer est ici décrit comme un être hybride, incarnant l'information et l'argent, et dominant le système capitaliste au point d'échapper à son outil de mesure ultime : le temps.

 

Out of time

 

Le rapport du héros au présent est ainsi décrit comme au mieux trouble (l'histoire des deux ascenseurs, l'un rapide, l'autre lent, n'est pas si anecdotique que ça), au pire inexistant. Mais d'un autre côté, un dialogue nous le présente comme déjà faussé du point de vue de la plupart des habitants de la planète, obligés d'échanger des heures de moments présents en labeur contre des lendemains nécessairement lumineux. Packer, lui, évolue dans une bulle temporelle où il n'existe ni cause, ni conséquence, où les enjeux mêmes de l'existence perdent toute leur saveur et leur sens. Ses lubies diverses, comme acheter pour des sommes exorbitantes des tableaux de maîtres (dont on n'apercevra que quelques coups de pinceau, sans vue d'ensemble donc sans narration, en ouverture et en clôture du film) soulignent cette dimension parallèle ; dimension qui reste toutefois connectée au réel par l'inéluctabilité de la mort, principal frein à la "nouvelle chair" du personnage. De cette vision originale découle un road movie aussi étrange qu'hypnotique, où le présent semble défiler sans incidence derrière les hublots d'une sorte de capsule temporelle ; les interactions soudaines du personnage avec ce bas monde, notamment la première fois qu'il ouvre bruyamment la porte de sa limousine ou lorsqu'il arrive enfin chez son coiffeur, en fait un ami de son père (scène filmée intégralement en plongée, comme si Packer descendait de sa tour de Babel), sont d'autant plus marquantes. Véritable concentré de réflexions, de pensées bouillonnantes sur le temps, l'argent, le sexe, la chair, la création par la destruction, la célébrité (cf. la magnifique scène de la mort du rappeur, l'entarteur volant par ses exploits un peu de gloire à ses victimes, ou les questionnements de Packer quant aux motivations meurtrières du personnage de Paul Giamatti), la technologie (les manipulations d'écrans tactiles par le héros sont ouvertement décrites comme des actes charnels), la violence (voir la manière dont Cronenberg oppose le revolver high-tech du chef de la sécurité à celui, primitif, de Packer, qui viendra à lui sussurer des mots doux dans « l'oreille »), Cosmopolis se regarde intensément, s'éprouve à la force d'une discussion tendue comment rarement un réalisateur en aura proposée à son public. Dire que le bout du chemin récompense l'effort de l'implication est un euphémisme.

 

Alexandre Poncet

Q. Boutel / A. Poncet
AVIS

Quentin Boutel : 2/6
Alexandre Poncet : 6/6














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