SILENCE
Etats-Unis, Taiwan, Mexique - 2016
Image de « Silence »
Genre : Drame, Historique
Réalisateur : Martin Scorsese
Musique : Howard Shore
Durée : 161 minutes
Distributeur : Metropolitan
Date de sortie : 8 février 2017
Film : note
Jaquette de « Silence »
portoflio
LE PITCH
Japon, XVIIème siècle. En quête de leur mentor porté disparu, deux jésuites portugais sont victimes de persécutions remettant en cause l’essence même de leur religion.
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crise de foi

Cela faisait près de trente ans que Martin Scorsese cherchait à adapter le roman du nippon Shusaku Endo. Trente longues années de retards de production, de remaniements scénaristiques, d'imbroglios financiers et de désistements en pagaille (Daniel Day Lewis, Benicio Del Toro, Gael Garcia Bernal, Ken Watanabe... tous ont quitté le projet en cours de route). In fine, Silence est là. Et il risque d'en dérouter plus d'un. Pourquoi ? Parce que le film semble voguer à contre-courant du style Scorsese. Un art scellé, reconnaissable entre mille. L'un des plus créatifs, des plus intenses et incandescents au monde. L'un des plus speed, aussi. Mais pas ici.

Silence prend son temps, étire et dilate les séquences et les situations jusqu'à l'épure zen. Avec une sobriété, une austérité assez étonnante, voire éprouvante. Ne serait-ce que dans la thématique abordée : le supplice (historiquement avéré) vécu par les prêtres catholiques et leurs disciples japonais, contraints de piétiner l'image du Christ et de renier leur foi sous peine de trépasser dans d'atroces souffrances. A ce titre, la violence, levier épidermique du vocable scorsesien, inonde l'écran. On ne décompte plus les scènes de tortures, de potences, de décapitations, de noyades, d'ébouillantages, de crucifixions, de bûchers et autres horreurs inquisitrices. Scorsese scrute ces actes effroyables dans toute leur abjection, avec la puissance symbolique qui a toujours été la sienne. Nous évoluons également en terrain connu via l'épopée spirituelle de ces prêtes jésuites soudain mis à l'épreuve et soumis au doute existentiel. Le silence du titre, c'est bien évidemment le silence de Dieu face à la barbarie des hommes. L'imagerie chrétienne, qui hante le cinéma de Scorsese depuis les origines, est omniprésente : la croix, le chemin de croix, le martyre ou ce visage, statique et pénétrant, de Jésus apparaissant comme par miracle au fond d'un ruisseau aux eaux limpides. Avant de succomber à la mise-en-scène, Scorsese se destinait à devenir prêtre. Cet aspect catholique constitue l'ADN même de son inspiration. Aussi instables, flippés et frappadingues soient-ils, ses héros ressemblent presque toujours à des personnages bibliques. Qu'il s'agisse de Travis Bickle, l'ange exterminateur de Taxi Driver, de Max Cady, ce psychopathe adepte de la justice divine (Les Nerfs à vif), de Jake La Motta, le boxeur déchu de Raging Bull, de l'ambulancier bordeline d'A Tombeau Ouvert ou des flamboyants gangsters et autres pécheurs assumés de Mean Streets, des Affranchis, de Casino, de Gangs of New York, des Infiltrés ou du Loup de Wall Street.

 

égarés en route


Sauf que... les œuvres évoquées nous scotchaient au fauteuil. Scorsese, c'est avant tout la rapidité de mouvement, ce sentiment d'immédiateté, la fébrilité sensorielle, le « tout, tout de suite ». Sa maestria stylistique, son art du travelling, de l'accélération. Son utilisation virtuose du montage, de la musique, de la voix-off. Cette manière si percutante de malaxer le réel, de triturer l'espace-temps. Or à la vision de Silence, on baille, on s'étire, on consulte occasionnellement sa montre. Un comble chez un auteur dont les réalisations torrentielles ont plutôt tendance à nous happer, à nous balafrer comme un coup de surin. La trame aurait méritée d'être resserrée. C'est horriblement long (près de trois heures) et extrêmement bavard. A tel point que l'on finit parfois par décrocher et nous égarer sur le bas-côté. A certains moments, c'est même pénible : les interminables joutes verbales entre le prêtre jésuite et son bourreau nippon sont aussi rédhibitoires qu'un cours de catéchisme.

La faute aussi à un déroulé beaucoup trop sage et propret. Pour ne pas dire académique, sans relief et sans âme. Les évènements s'enchaînent de manière tristement chronologique, exceptés quelques flashbacks lourdauds. On descelle une sorte de linéarité ampoulée, presque paresseuse. Peu de fulgurances, mises à part une ou deux séquences somptueuses, semblables à des toiles de maîtres (notamment cette errance nocturne et clandestine en bateau, ou l'arrivée tâtonnante et brumeuse au village). Surprenant, donc. Scorsese a beau avoir réquisitionné son équipe habituelle (Jay Coks au scénario, Dante Ferretti aux décors, Thelma Schoonmaker au montage), la magie n'opère que par rares intermittences. A bien des égards, Silence se rapproche, en beaucoup moins rock et vibrant, de La Dernière Tentation du Christ et du très graphique Kundun qui, malgré son humanisme et sa sincérité, était loin de nous enthousiasmer. Certes, en ces temps sombres de terrorisme et d'obscurantisme fanatique, l'intention du cinéaste de questionner la foi religieuse est louable. Tout comme l'implication d'Andrew Garfield nous paraît évidente. Portant littéralement Silence sur ses frêles épaules, le comédien britannique se livre à bras-le-corps pour incarner le tourmenté Père Rodrigues. Digne, convaincu, il souffre, se morfond et sanglote au quart de tour. Mais il ne se hisse jamais au niveau d'interprétation que l'on est en droit d'attendre d'un Scorsese (De Niro, Keitel, Day Lewis, Di Caprio, Nicholson... traditionnellement, le tableau de chasse est plus lourd). Même constat en demi-teinte concernant la prestation d'Adam Driver, trop spectrale, et celle de Liam Neeson, trop furtive. Yo, Marty ? Reviens tourner à New York, tu seras bien urbain. Car comme le déclarait Charlie dans Mean Streets : « On ne rachète pas ses péchés à l'église, on les rachète dans la rue ».

Gabriel Repettati














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