LA FORME DE L'EAU
The Shape of Water - Etats-Unis - 2018
Image de « La Forme de l'eau »
Genre : Fantastique
Réalisateur : Guillermo Del Toro
Musique : Alexandre Desplat
Durée : 123 minutes
Distributeur : Fox Searchlight Pictures
Date de sortie : 21 février 2018
Film : note
Jaquette de « La Forme de l'eau »
portoflio
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LE PITCH
Etats-Unis, durant la Guerre Froide. Une femme de ménage muette, employée dans un laboratoire top secret, va découvrir par hasard l’existence d’une créature aquatique retenue prisonnière pour être étudiée. Après avoir sympathisé avec elle, elle va l’aider à s’échapper.
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la vie des ombres

Cela fait bientôt vingt cinq ans que l'univers de Guillermo del Toro a ouvert ses portes aux cinéphiles du monde entier. Vingt cinq années d'un cinéma principalement dédié à un bestiaire de créatures tour à tour féeriques ou cauchemardesques, véritable carnaval monstrueux que n'aurait pas renié le grand Ray Harryhausen. Mais loin de se contenter de mettre en scène ses créatures pour leurs impressionnantes caractéristiques physiques, on sent chez le réalisateur mexicain un vrai questionnement autour d'elles, une fascination et un amour sincère pour leurs différences, leurs défauts, leurs failles. Un amour qui transpire de chaque image de son dixième film, et qui l'emmène bien plus loin qu'il ne l'a jamais été.

Elisa Esposito est muette. Elle entend très bien mais cette mutité fait d'elle un être à part qui l'oblige à passer par un canal d'expression différent et l'a forcément un peu enfermé en elle-même. Elle vit seul dans un appartement joliment aménagé situé au dessus d'un vieux cinéma de quartier, l'Orpheum, et a depuis longtemps sympathisé avec son voisin de palier, un artiste peintre raté et rongé par la peur (celle de vieillir, d'aller vers les autres...) avec qui elle passe parfois quelques temps devant son vieux poste de télévision, à regarder des comédies musicales qui la transportent dans son imaginaire.
La vie d'Elisa est organisée de façon métronomique, où même le plaisir est minuté ; chaque jour est la copie du précédent, fait des mêmes gestes, jusqu'à son arrivée au travail, où elle est pourtant toujours en retard. Elle y a pour ami Zelda, une femme noire expansive qui passe son temps à se plaindre de son mari. Toutes deux sont femmes de ménage et passent leur temps à nettoyer les sols, laver les toilettes, entourées de militaires et de scientifiques qui devinent à peine leur présence. Jusqu'au jour où le Colonel Strickland, homme froid écrasant tout et tous d'un simple regard, est cruellement blessé. Elisa et Zelda sont alors chargées d'éponger le sang au sol et c'est là que la vie de la jeune femme muette va basculer : alors qu'elle entend quelque chose bouger dans l'eau d'un caisson, elle fait la rencontre qui va bouleverser sa vie.

 

le plaisir et la peur


Alors que dans tous ses autres films, face aux créatures et monstres, la peur prédominait souvent, la créature amphibie du dernier film de Guillermo Del Toro (incarnée par Doug Jones, déjà sous les traits du Abe Sapiens de Hellboy), pourtant physiquement impressionnante et que le scénario introduit suite à une scène particulièrement violente et sanglante, est étonnamment et rapidement adoptée par son héroïne. Un des nombreux tour de force d'un scénario remarquablement écrit qui, malgré sa profusion de sous-intrigues, thèmes et symboliques, va réussir l'exploit d'entremêler le tout dans un ballet émotionnel virevoltant.
Alors que nombre de personnages fuirait devant cet être aquatique certes humanoïde mais aux expressions plus proches du batracien que de l'homme, Elisa (extraordinaire Sally Hawkins) va tout faire pour entrer en contact avec lui. D'abord en lui apportant à manger (des œufs, qui rappellent étrangement un objet que la jeune femme à l'habitude d'utiliser dans sa salle de bains), puis en la touchant, l'absence de mots obligeant les deux êtres à une communication plus kinesthésique. Sa rencontre, Elisa va la partager. D'abord avec son amie Zelda (Octavia Spencer, vue notamment au côté de Kevin Costner dans Les Figures de l'Ombre) et avec son voisin artiste (Richard Jenkins, éternel Nathaniel Fisher de Six Feet Under). Jusqu'à les embarquer dans une mission de sauvetage pour faire évader la créature, cobaye des expériences du cruel Colonel Strickland (Michael Shannon, dégueulasse à s'en lécher les babines) qui ne voit en elle qu'une abomination.

 

dieu à son image


Si le thème principal du film (qui de l'homme ou de la créature est le plus monstrueux?) semble naïf et rabâché, les moyens utilisés par Guillermo Del Toro et Vanessa Taylor (scénariste sur Game of Thrones) pour le développer sont eux relativement inédits et sacrément casse-gueule. Car il faut avouer que les deux auteurs ne se refusent aucun tabou, repoussant les limites du genre dans ses derniers retranchements, hissant leur film bien au dessus de tout ce qui a été fait avant lui et coupant court à ceux qui aurait encore l'idée de le comparer à une énième réécriture du chef d'oeuvre de Cocteau. L'amour, ici, n'est pas platonique. Pas fantasmé, non plus, mais bien réel. Jusqu'à être désacralisé à travers une réplique pleine d'humour mais qui finit, mine de rien, par rendre la chose presque naturelle. Soit le contraire de l'artificiel, du monstrueux. Et pour enfoncer le clou, c'est sur ce point que la monstruosité du personnage de Strickland sera elle aussi montrée et démontrée. Non pas au travers de ses violences faites à ceux qui ont la mauvaise idée de croiser sa route, mais bien à sa façon de faire l'amour à sa femme.
L'Amour. Le thème principal du film, finalement, qui transpire de chaque image, de chaque plan. L'amour du grand écran, à travers ce vieux cinéma aux salles quasiment désertes du moindre spectateur, menacé d'être inondé dans une des plus belles scènes du film. Celle du petit écran, aussi, qui offre son lot de rêves et de féerie. Et surtout celle de l'autre, celui qu'on ne connaît pas encore, le différent (appuyé par deux autres sous-intrigues : l'une en rapport avec la guerre froide, l'autre avec l'orientation sexuelle d'un personnage). Celui dont on peut avoir peur mais qui possède sûrement, au fond de lui, la petite pièce du puzzle qui nous manque.

A n'en pas douter, La Forme de l'Eau et ses choix tranchés vont diviser. Voire énerver (la sortie de Jean-Pierre Jeunet qui se réclame déjà du plagiat à cause d'un esthétisme et de la musique d'Alexandre Desplats, très proches de l'univers d'Amélie Poulain). Mais le dernier film de Guillermo del Toro repousse tellement les limites de son propre genre qu'il est totalement stupide de l'enfermer dans le carcan dont son Etrange Créature du Lac Noir veut s'échapper. Laissons là plutôt danser dans un ballet aquatique bouleversant, vers les profondeurs de son âme.

Laurent Valentin
















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