AMERICAN GODS SAISON 1
Etats-Unis - 2017
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LE PITCH
Ombre sort de prison après y avoir purgé sa peine pour vol. Alors qu’il s’apprête à rejoindre sa femme, il apprend son décès dans un terrible accident de la route. C’est alors qu’un étrange personnage répondant au nom de Voyageur décide de l’embaucher comme garde du corps dans une mission aux enjeux démesurés.
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L'univers de l'homme mondes

Quiconque a déjà goûté aux univers de Neil Gaiman, connaît leur savant mélange de fantastique ténébreux, d'humour subtil et de délicat parfum d'érudition. Une « patte » à l'originalité sans pareil, reconnaissable entre mille et qui vaut à l'auteur anglais une reconnaissance mondiale et un soutien indéfectible de la part de milliers de fans attendant toujours impatiemment la naissance de son futur nouveau bébé. Alors quand il est question d'une adaptation de l'une des œuvres les plus emblématiques de sa bibliothèque, forcément, l'attente se veut longue et craintive. Car adapter du Gaiman n'est pas aisé, loin s'en faut.

Et American Gods, dans le genre, se posait là. Car il suffit de se perdre dans les premières pages du roman multi primé de l'auteur britannique pour en entrapercevoir déjà toute la complexité et l'ambition. S'attaquant à ce monumental Everest, Bryan Fuller et Michael Green réussissent pourtant l'impossible, voire l'impensable. Pas de doute, avec son habituel air de grand échalas à la chevelure aussi sombre qu'hirsute, Neil Gaiman ressemble définitivement au Morphée de Sandman, l'une de ses plus grandes créations. Depuis 30 ans, à sa manière, il nourrit lui aussi nos songes de son imaginaire si particulier et qui ne ressemble à aucun autre. Trente ans d'une plume intelligente, subtile, érudite, mise au service des comics, de romans (graphiques ou non), de livres pour enfants, du cinéma et de la télévision. D'abord journaliste, il affûte son art sur des écrits dédiés à ses auteurs de référence (Douglas Adams, H.P. Lovecraft - fou comme ces deux noms résument d'ailleurs très bien son univers !) puis rencontre Dieu - pardon, Alan Moore - et commence, comme lui, à signer des romans graphiques. Chez Vertigo, la branche dite adulte de DC Comics, il crée alors Sandman qui, durant presque 80 numéros, va redéfinir les fondements même du comics. Une œuvre gargantuesque et tentaculaire, qui met en scène des concepts au sein d'un multivers complexe et labyrinthique et qui profitera des dessins d'une foultitude d'artistes de talents (dont Dave McKean, qui en signera toutes les couvertures). Sans aucun doute une oeuvre majeure du 20ème siècle. Suivront ensuite plusieurs autres séries dont quelques unes chez Marvel : la magnifique 1602 et la relecture des Eternels de Jack Kirby.

Dès 1996, la télévision lui fait de l'oeil et il signe alors quelques scénarios pour plusieurs séries (Babylon 5), puis vient ensuite, logiquement, le cinéma, avec sa participation à l'adaptation US du script du Princesse Mononoke d'Hayao Miyazaki (Miramax souhaitant, pour son exploitation américaine l'occidentaliser au maximum), sa cosignature sur le scénario de La Légende de Beowulf de Robert Zemeckis et, bien sûr, le travail d'écriture sur l'adaptation de ses propres œuvres. En trois décennies, le nom de Neil Gaiman s'est donc souvent trouvé accolé à celui des plus grands auteurs de sa catégorie, qu'il soit européens, américains ou même japonais. Un fait qui l'assoit incontestablement au rang des plus grands créateurs de mondes imaginaires. Pourtant, il reste un bug dans la machine. Un grain de sable sans doute tombé de la bourse de Morphée qui empêche les univers propres de l'auteur, contrairement à ses pairs, de trouver facilement leur place sur un écran de cinéma. Ce fut le cas pour Coraline, Stardust ou plus récemment pour How to Talk to Girls at Parties. Mais c'est tout. Trois adaptations ciné seulement en trente ans d'écriture.


Un début d'explication se trouve peut être dans la matière même dont sont faites ses créations. Car alors que des auteurs comme l'immense Alan Moore trouve leur inspiration dans l'actualité et l'atmosphère (souvent délétère) de l'époque dans laquelle leurs créations sont écrites, l'origine de celles de Neil Gaiman échappe souvent à tout ancrage réaliste. Elles ne s'appuient, pour la plupart, sur pratiquement aucun fait réel, n'utilisent que très peu de repères identificatoires et sont donc à des années lumière de tout subterfuge de formatage propre à déplacer des foules dans les salles obscures. Il reste alors la télévision, médium qui, depuis quelques années, rencontre de plus en plus de facilités à adapter des œuvres à part et côtoyant les mêmes rayonnages que celles de Neil Gaiman. Comme Preacher, par exemple, issue du catalogue Vertigo, et qui en est déjà à sa troisième saison. Le moment où jamais d'essayer d'adapter American Gods.

 

deus ex machina


Parut pour la première fois en 2001, American Gods raconte l'histoire d'un ex taulard embarqué dans un voyage initiatique au travers des Etats-Unis. Tout au long de son périple, au coeur d'une Amérique souvent profonde et loin des clichés habituels, son héros va croiser des personnages tantôt loufoques, tantôt terrifiants, se découvrir des pouvoirs extraordinaires pour enfin comprendre qu'il est au centre d'une lutte sans merci que se livre un panthéon de Dieux de toutes sortes et de toutes origines.
La mythologie, fondation même des plus grands récits élégiaques, corne d'abondance de la culture geek, est aujourd'hui on ne peut plus galvaudée, désiconisée. Il n'y a qu'à voir à quel point elle est maltraitée dans certains univers (en commençant par Marvel) pour comprendre comment ses grandes figures autrefois vénérées ont peu à peu été transformées en monstres de foire (quand ce n'est pas en clown) à des fins mercantiles et cyniques. C'est là tout le propos du roman de Neil Gaiman, qui en a eu l'idée lors du choc qu'il a ressenti en découvrant les Etats-Unis. Un pays unique en son genre, né de centaines d'années d'immigration et qui, en additionnant toutes ces différences ethniques, de cultures, de croyances venues s'échouer sur ses terres au fil des siècles, à donner naissance à un tout nouveau peuple qui, lentement mais progressivement, à tourner le dos à ses racines. Et au profit de quoi ? La modernité, la technologie, l'information...

Voulant jouer le mieux possible sur cette idée de divinités oubliées, Neil Gaiman choisit un panthéon hétéroclite aux origines diverses et variées et les transforment en figures fatiguées, sales et perdues, dans l'indifférence générale, aux quatre coins du pays. Prostituée, chauffeur de taxi, clochard... depuis longtemps désespérés et attendant patiemment de disparaître une fois pour toute, ils vont pourtant être visités les uns après les autres par le mystérieux Voyageur qui va les convaincre de le suivre pour lutter contre les nouvelles divinités qui leur ont volé leur place. Et ce derrière un drôle de héros, prénommé Ombre (ironie de l'auteur!) et qui ignore totalement lui même ce qu'il fout là. Un récit à la narration éclatée, à l'humour débridée (au vu des enjeux mis en place) et qui vibre de l'énorme travail de recherches de son auteur et de sa plume infaillible sur plus de 600 pages. Au final, le roman obtiendra six prix le récompensant en tant que meilleur roman de science-fiction. Plus de quinze ans plus tard, deux auteurs rompus au scénarii télévisuels décident de l'adapter sur le petit écran. La seule idée de l'entreprise demandait une sacrée ferveur. Le résultat est au-delà de toute espérance.

 

Les récits apocryphes


Première information rassurante lors de la mise en chantier du projet, American Gods sera probablement produite par HBO (finalement c'est sa concurrente Starz qui emportera le lot) et ne sera pas une série interminable enchaînant les saisons de trop. Deux saisons seulement suffiront à adapter les six cents pages du roman emmenant la conclusion du show à l'issue d'une dizaine d'épisodes seulement. A la barre, Bryan Fuller et Michael Green. Deuxième information très rassurante. Le premier étant étroitement lié à la création de l'iconoclaste Pushing Daisies, de la très dark Hannibal ou encore de la résurrection de la franchise Star Trek à la télé (Star Trek : Discovery). Un CV pas dégueu, voire impressionnant, quand on sait le soin apporté tant à l'écriture qu'à la forme de ces shows fortement plébiscités par leurs fans malgré des durées de vie malheureusement limitées. Le second, Michael Green, possède lui à son palmarès rien de moins que la cosignature des scénario du traumatique Logan de James Mangold et du Blade Runner de Denis Villeneuve. De quoi faire saliver jusque là...Avec deux plumes comme la leur, les tenants et les aboutissants du roman de Neil Gaiman étaient donc entre de bonnes mains. Et, effectivement, ils sont très rapidement compris et mis en place via une début de saison qui enchaîne deux (voire trois) épisodes extrêmement fidèles aux premières pages du bouquin.

Côté casting, Ricky Whittle campe un excellent Ombre, tout en questionnement intérieur et musculature saillante ; à ses côtés, Ian McShane (éternel Al Swearengen de Deadwood) ne pouvait faire meilleur Voyageur. La réalisation elle, est confiée à David Slade (Hard Candy, 30 Jours de Nuit) et la photo (magnifique!) à son compère Jo Willems et ce pour ces trois premiers épisodes. La réussite est totale.Mais conscients que les 600 pages du roman seront, à ce rythme, rapidement épuisées et que le support télévisuel peut leur permettre d'explorer des pistes esquissées mais jamais développées dans ses pages, les deux auteurs libèrent leur plume et digressent. Une entreprise hautement risquée et donc sacrément casse-gueule, des heures entières du show racontant dès lors des histoires parallèles oubliant (en apparence) la trame principale et ses protagonistes. Chaque épisode commençant par une histoire mettant en scène des personnages insignifiants, lancés dans une quête migratoire à l'issue probablement fatale et dans laquelle ils en appellent à leurs divinités protectrices. Des scènes magnifiques qui laissent certes de côté Ombre et Voyageur, mais aident à la compréhension globale d'un récit commencé finalement depuis presque l'aube de l'humanité. Une idée fantastique, donc, qui trouve son apogée dans l'épisode 7 intitulé A Prayer for Mad Sweeney. Un récit dédié tout entier au personnage de même nom, Leprechaun de son état (oubliez la créature interprétée par Warwick Davis dans la franchise du même nom), à qui Emily Browning (Sucker Punch) et Pablo Shreiber (Orange is the New Black) donnent une sensibilité à fleur de peau qui fait vibrer tout l'épisode. Signé Maria Melnik (qui a officié sur la trop méconnue série Black Sails) et dirigé par Adam Kane (Star Trek : Discovery entre autres), cet épisode prouve une fois de plus que la production télévisuelle dépasse de plus en plus fréquemment les objectifs et surtout les résultats des entreprises cinématographiques sans jamais bénéficier de leurs très larges budgets.

Du fond qui ose tout à la forme particulièrement soignée, jusqu'au casting malin (la présence de Gillian Anderson et Crispin Glover), tout concoure à transformer définitivement ce qui s'annonçait comme une entreprise infaisable, en une des plus belles réussites télévisuelles de l'année passée. A l'heure où les showrunners viennent d'annoncer qu'ils se retiraient du projet pour les quelques derniers épisodes de la seconde saison qui restaient encore à écrire (et diffusés courant 2019), un léger doute de dernière minute s'invite encore. Comme si jamais rien n'était joué dans les projets ambitionnant de donner vie aux univers de Neil Gaiman. Sauf que, depuis, la série Lucifer (Vertigo, encore) vit de sa belle vie et que Good Omens (signée des plumes conjointes de Terry Pratchett et Neil Gaiman) ne devrait pas tarder à montrer le bout de son nez. Nul doute que, quelque part, en son royaume, Rêve se languit attendant son heure. Elle viendra.

Laurent Valentin


























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