THE HAUNTING OF HILL HOUSE
Etats-Unis - 2018
Image de « The Haunting of Hill House »
Réalisateur : Mike Flanagan
Durée : 600 minutes
Distributeur : Netflix
Date de sortie : 12 octobre 2018
Film : note
Jaquette de « The Haunting of Hill House »
portoflio
LE PITCH
Eté 1992, Hugh et Olivia Crain ainsi que leurs cinq enfants emménagent dans le manoir de Hill House pour rénover la demeure. Certains membres de la famille sont confrontés à d’étranges apparitions et la tension monte peu à peu. Une nuit, Olivia se suicide mais les circonstances entourant son geste restent entourées de mystères. Vingt-six ans plus tard, la tragédie frappe à nouveau les Crain…
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Voyage au bout de la nuit

Film après film, le talent de Mike Flanagan s'affirme, incontournable, indiscutable. Des débuts discrets mais prometteurs (Absentia, 2011), un tiercé de séries B humbles et astucieuses (Oculus, Hush, Before I Wake, 2013 et 2016), la préquelle surprenante d'un authentique nanar (Ouija: Origins of Evil, 2016) et, last but not least, l'adaptation réussie d'un roman de Stephen King réputé inadaptable (Gerald's Game - alias Jessie - 2017). L'ambition du cinéaste le porte cette fois-ci vers le roman de Shirley Jackson, The Haunting of Hill House, paru en 1959 et adapté pour le grand écran, d'abord par Robert Wise (avec du talent à revendre) puis par Jan De Bont (sans commentaires ...). Flanagan aurait pu en tirer un long-métrage dans la droite ligne de ses prédécesseurs mais il opte pour un drame familial en dix parties, une œuvre à la fois épique et intimiste.

Pour mener à bien son entreprise, Flanagan et son équipe de scénaristes multiplient les trahisons à l'œuvre originale. La plus significative tient dans l'approche du paranormal. Si le roman, de même que le chef d'œuvre de Robert Wise datant de 1963, refusaient de trancher entre la névrose psychotique, l'hystérie collective et d'authentiques revenants arpentant les couloirs de Hill House pour le malheur des vivants, la série produite par Netflix croient dur comme fer à ses fantômes, aux terreurs et aux merveilles de l'au-delà. Bien sûr, le fantastique conserve une dimension métaphorique et symbolique mais il n'est plus sujet à interprétation ou à discussion. Hill House est bel et bien hantée, et pas qu'un peu.
L'intrigue n'est pas tout à fait la même non plus. Adieu la séance de spiritisme mâtinée de sensationnalisme et place à la catharsis d'une fratrie aux âmes meurtries et au passé ployant sous les non-dits et les visions d'horreur. Ainsi que l'attestent les longs monologues confiés aux époux Dudley (Annabeth Gish et Robert Longstreet, tous deux merveilleux), Mike Flanagan est un croyant, au sens le plus noble du terme, et ne cherche jamais à remettre en cause la notion de vie après la mort mais plutôt à en explorer toutes les facettes. La peur, la solitude, le regret, la folie, la malice mais aussi l'apaisement, la félicité, l'amour, la sérénité d'un couple à nouveau réuni et jusqu'à la fin des temps. Le bien et le mal sont invités à cohabiter dans le même purgatoire.

 

easter eggs


Au milieu de tous ces changements, l'œuvre de Shirley Jackson n'est pas totalement mise de côté et l'on en retrouve de nombreux éléments aux travers des frères et des sœurs Crain. L'aîné, Steve, écrit des ouvrages sur les maisons hantés et son cynisme de capitaliste renvoie à celui du professeur John Montague (rebaptisé Markway dans le film de Wise). Eleanor « Nell » (Victoria Pedretti, dont les grands yeux tristes ne laissent pas indifférents) est toujours la même jeune femme psychologiquement fragile, épuisée par les drames de la vie et l'incompréhension de son entourage. Theodora « Theo » n'est sans doute pas aussi extravagante que par le passé mais son homosexualité est enfin abordée frontalement et ses talents de voyantes n'ont pas disparu mais restent employés à bon escient. Luke n'est plus l'héritier de Hill House mais un junkie et le frère jumeau de Nell tandis que Shirley, personnage inventé de toutes pièces, doit son prénom à ... Shirley Jackson. Un hommage parmi d'autres. Hill House reste fidèle au décor décrit par le roman, l'escalier métallique de la grande bibliothèque est à nouveau la scène consacrée d'un suicide traumatisant, des aboiements fantômes déchirent la nuit, des bruits résonnent à en faire trembler les murs et on se serre les mains (mais la main de qui ?) dans le noir à s'en faire péter les jointures. Des passages entiers du roman sont cités au détour de répliques ou de voix-off et les Dudley ont à nouveau l'occasion de prononcer leur célèbre tirade, « In the night, in the dark ». Pour bien trahir, il faut parfois savoir aimer.

 

requiem temporel


Sur le plan de la mise en scène, Mike Flanagan emprunte à l'art de M. Night Shyamalan, ménageant de long temps morts et refusant le jump scare facile et roublard pour une terreur sourde où prédomine l'effroi, qu'il soit causé par une forme indistincte dévoilée brièvement par la lumière d'une lampe torche (la scène où le petit Luke est attaqué dans une cave par un spectre décharné est reprise, presque telle quelle, du troisième acte de Signes) ou par une petite fille fantôme vomissant du poison (merci Le Sixième Sens !). Flanagan partage avec le réalisateur d'Incassable une sensibilité nostalgique, un sens aigu de la tristesse et de la mélancolie. Il n'est pas impossible de mourir de trouille lors de certaines « attaques » de fantômes (avec une mention spéciale pour le géant flottant avec sa canne et son chapeau melon, brrrr !) mais préparez-vous d'abord à sortir vos mouchoirs, notamment lors de l'épisode 5 et son rebondissement final tétanisant.

Là où Mike Flanagan tutoie le génie et marque son territoire, c'est dans sa gestion proprement phénoménale des ellipses via des raccords vertigineux. L'histoire se déroulant sur deux époques en parallèle, les sauts temporels rythment la narration et poussent le réalisateur à se montrer sans cesse inventif. Raccords dans l'axe, raccords mouvements ou raccords regards et, point culminant lors de l'épisode 6, plans séquences monumentaux où cohabitent le passé et le présent, les morts et les vivants. Jusqu'à transformer la moindre ellipse en une faille psychologique où se glissent les remords, la rancune et les secrets. Ne perdant jamais de vue le drame qui agite ses personnages, le cinéaste use de ses effets de style non pas pour amuser la galerie ou impressionner la critique mais bien pour enrichir la portée émotionnelle de l'odyssée familiale des Crain. Et il est merveilleusement aidé dans sa tâche par un casting en or massif (quel plaisir de revoir Timothy Hutton dans un rôle à sa hauteur !) et le joli score des Newton Brothers dont les mélodies au piano transpercent le cœur. Sans une photo numérique aux lumières un peu trop lisses et aux couleurs parfois très moches, The Haunting of Hill House aurait pu prétendre au sans-faute, le nirvana du fantastique télévisuel. En l'état, c'est « juste » la meilleure série fantastique de l'année. On attend à présent de pied ferme le prochain défi de Mike Flanagan, l'adaptation de Docteur Sleep, la suite de Shining. Il n'est pas interdit de parier sur une réussite qui pourrait autant faire honneur à Stanley Kubrick qu'à Stephen King. You can do it, Mike !

Alan Wilson












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