Après douze ans d'absence (mais pas de vacances, vu qu'il n'en prend jamais), James Cameron sort enfin un nouveau film en salles. Et pas n'importe lequel, puisqu'Avatar traîne dans ses cartons depuis plus de 12 ans. A l'origine pensé pour permettre à Digital Domain, société d'effets visuels fondée par le cinéaste, de rattraper son retard par rapport à ILM en termes d'animation 3D, le projet aura finalement été investi d'une mission beaucoup plus ambitieuse : bouleverser la création cinématographique, rien de moins.
Ceux qui se souviennent des sarcasmes qui ont suivi le triomphe de Titanic en salles ne seront sans doute pas étonnés des quolibets et accusations que subit actuellement Avatar. Plus besoin de jeter un œil sur les forums du monde entier, puisque les grands média relayent désormais leurs scandales sans réel souci de vérifier les faits. Preuve de la vitesse à laquelle circule désormais l'information, au point que la déontologie d'hier a définitivement fait place à une peur panique d'arriver en dernier, les comparaisons entre quelques images du trailer d'Avatar (soit 3 secondes tout au plus) et le très mauvais film d'animation Delgo, plus gros bide jamais référencé au box office américain, ont carrément obscurci le véritable événement que représente le dernier film de Cameron. On ne gaspillera pas 30 lignes à rappeler qu'Avatar est écrit depuis 1996, que Delgo, outre un univers totalement différent, est sorti en 2008, et que les genres mêmes de la science-fiction et de la fantasy impliquent une somme de moments-clés, incontournables car imprimés dans l'inconscient collectif. Non, on s'intéressera seulement ici à expliquer en quoi il y aura, dans l'histoire généralement assez tranquille du Septième Art, un avant et un après Avatar.
Nul besoin d'attendre la sortie de l'objet le 16 décembre 2009 pour espérer y déceler la révolution tant vantée depuis 4 ans par les investisseurs, et par Cameron lui-même. La tornade est en fait déjà passée le 21 août à 18h, lors d'une présentation publique exceptionnelle (et totalement gratuite) composée de seize minutes d'extraits, et pensée pour expliquer par l'image le bond en avant technologique que représentent les nouvelles techniques de projection numérique 3D. Via cette manifestation mondiale, faisant presque office de carrefour pour les masses cinéphiles de la planète, Cameron a mené le plus humblement du monde sa révolution à son terme, en invitant via un message enregistré pour l'occasion ses fans à le suivre dans ses expérimentations. Impossible, après la démesure des séquences dévoilées (nous allons y revenir), de revoir le fameux teaser de la même manière, celui-ci semblant tronquer l'expérience comme un pan & scan d'antan happait un Cinémascope. Et de repenser à un témoignage du réalisateur datant de fin 2008 : « il nous arrivait d'avoir des discussions techniques passionnées avec les gens de Weta, de parler pendant des heures d'une animation, d'une texture, d'un rendu, et puis tout à coup, je me tournais vers l'image en 3D et j'avais une sorte de clarté soudaine, comme si je la voyais pour la première fois. Un peu comme ces astronautes qui, après avoir enchaîné des tas de manœuvres complexes, regardent dans le hublot et se disent : ‘bon sang, mais c'est la lune !' » Sûr de lui Cameron ? Peut-être, mais une projection Avatar sur écran géant et en relief est loin de lui donner tort.
Même visuellement comparable aux canons du blockbuster actuel (ce qui n'est vraiment pas le cas), Avatar aurait déjà redéfini les principaux tenants et aboutissants du cahier des charges des grands studios, Cameron s'étant évertué durant toutes ces années de préparation (rappelons que les origines du projet remontent à l'après-Jurassic Park) de développer toute une foule d'outils censés faciliter la vie des techniciens (prévisualisations d'effets visuels en temps réel, sur le plateau, implication absolue des truqueurs en Pré-production, et non en Post, construction de caméras 3D à la précision inédite) et des artistes (100% du jeu des acteurs sont désormais restitués sur leur réplique en synthèse, contre 90 à l'époque de King Kong et Gollum). Cet effort considérable de R&D, mené à bien grâce au travail acharné des gens de Weta Digital (Le Seigneur des Anneaux), Cameron n'allait pas le garder pour lui. Tout au long de la production d'Avatar, le cinéaste n'a cessé d'inviter ses confrères afin qu'ils puissent juger de la praticité de ses nouvelles technologies. Ridley Scott, Jeffrey Katzenberg, Peter Jackson, Steven Spielberg et bien d'autres encore se sont succédés dans les bureaux de Lightstorm à Los Angeles, ou chez Weta en Nouvelle-Zélande, et tous sans exception en sont ressortis avec pour seule idée en tête de se lancer dans un projet similaire. La vague de films en relief qui déferle depuis un an dans les salles découle ainsi directement de l'arlésienne Avatar, y compris les deux Tintin réalisés par Spielberg et Jackson. Et pour cause, les quinze minutes récemment découvertes suffisent pour affirmer qu'avant Cameron, le vrai cinéma en 3D n'existait pas.
L'un des sept extraits dévoilés offre une démonstration plus qu'édifiante du niveau atteint par James Cameron vis-à-vis de la 3D. Outre les détails annexes (des particules de pollen et de poussière qui se baladent dans l'air, des feuilles qui virevoltent ici et là), un plan en particulier permet de décompter pas moins de six niveaux de relief, et ce uniquement pour les éléments essentiels de l'image. A ras de l'objectif, des branches d'arbre qui entrent et sortent du champ (la caméra étant portée, le regard est amené à les suivre de haut en bas), au premier plan l'avatar de Sam Worthington (dont le volume apparaît très clairement, à l'instar de toutes les autres créatures du film, ce qui confère à l'image une sensation de photoréalisme inédite), plus loin une sorte d'hippopotame extraterrestre, derrière lui ses congénères, à l'horizon la jungle. Ce qui nous donne cinq éléments placés dans l'axe Z (la profondeur), à savoir le plus usité jusqu'à présent en terme de 3D. Voyez Destination finale 4 ou n'importe quel film abusant des effets « in your face » pour vous en convaincre. Céder à la facilité du gimmick n'intéresse pas James Cameron, qui se sert de la latéralité pour étendre encore le bossage de son cadre. Ainsi les deux compagnons du héros, eux aussi sous forme d'avatars, sont placés à l'extrême gauche de l'image, tandis que la végétation leur fait front à la lisière opposée. L'effet, même pour un plan aussi posé (les personnages et les créatures se jaugent, immobiles) est tétanisant. Cameron y exploite absolument tous les axes, toutes les courbes, toutes les diagonales, plongeant le spectateur grâce à la magie des lunettes 3D dans une réalité alternative, ni plus ni moins. Plus nécessaire de construire des fusées pour essayer de poser le pied sur Mars ; en quelques secondes d'une émotion inouïe, James Cameron nous transporte sur sa planète.
Nous sommes sur Pandora. Au-delà de toute analyse critique (l'incroyable mise-en-scène en justifierait une, d'ailleurs), au-delà de toute considération esthétique (libre à chacun d'apprécier ou non le look des créatures), l'expérience que propose Avatar est avant tout physique. On cherche ses marques, on arpente le décor avec une curiosité sans cesse renouvelée (et intensifiée par des effets visuels ayant clairement 10 ans d'avance par rapport aux standards d'aujourd'hui), on cède à l'ivresse aussi et on perd pied, à l'image du marine paraplégique Jake Sully lorsqu'il investit pour la première fois son avatar. Brillant narrateur mais aussi grand vulgarisateur des nouvelles technologies (il connaît bien son public, et au bout du compte ne mène ses expériences que pour lui), Cameron a l'intelligence de dédoubler l'émotion de cet instant, via un plan-séquence à l'épaule jouant clairement sur la perte d'orientation et l'adaptation nécessaire à un nouveau langage. Tandis que le personnage, engoncé dans une chaise roulante depuis des années, ne pense plus à son réveil qu'à mettre un pied à terre, quitte à ne pas maîtriser pleinement sa nouvelle carcasse (haute de 3,5m, tout de même), le spectateur lui-même appréhende pour la première fois, étourdi mais grisé, des sens insoupçonnés. Space Opera à l'ambition démesurée, opposant des guerriers indigènes surmontant des dragons et des marines lourdement équipés, leurs hélicoptères d'assauts, leurs méchas et leurs vaisseaux, Avatar a déjà réussi le pari en 15 minutes d'user du relief non pas comme d'un nouvel outil grammatical (seules quelques séquences du premier acte s'emploient à adapter la 3D à une mise en scène traditionnelle, notamment en séparant Sam Worthington d'un groupe de militaires), mais comme d'une nouvelle grammaire à part entière. Le cinéma de demain est à notre porte ; à nous de l'accueillir, le 16 décembre prochain, avec les honneurs qui lui sont dus.



