L'éTRANGE FESTIVAL 2018
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Un an avant le climax ?

À l'approche de son quart de siècle, l'Étrange Festival vient de proposer une 24e édition riche en émotions, sous le signe de la variété et de l'éclectisme. Tour d'horizon d'un festival incontournable pour les amateurs de bizarreries et de raretés.

Avant de passer au cœur du sujet, tout petit carton jaune à l'Étrange : les pitchs des films dans le programme sont parfois à la limite du hors sujet (ou un peu trop riches en spoils), et les accroches les accompagnant parfois un peu trop dithyrambiques. Et un carton jaune très orangé au Forum des images, qui peine de manière terrible à tenir la cadence en caisse pour l'achat de places, au point de devoir attendre parfois une vingtaine de minutes pour être servi... alors qu'il n'y a que dix personnes dans la queue ! En dehors de ces détails, nous ne pouvons que saluer l'équipe de l'Étrange qui, d'année en année, offre des sélections riches et pointues et veille à accueillir public comme professionnels au mieux, au sein d'une ambiance assez inégalable.

 

éclectisme et variété, les forces du festival


Une fois n'est pas coutume, une volonté de variété a sous-tendu l'ensemble du programme. Projections les plus variées possibles, et, surtout, des mises en avant à des pays rarement représentés dans les cinémas, et pas si souvent que cela en festival. L'exemple le plus flagrant reste sans doute est Kafou, de Bruno Mourral, moyen-métrage haïtien ; certes imparfait, il reste une proposition attachante à souhait. Le reste de la sélection Nouveaux talents est à l'avenant, avec, entre autres, un très troublant film d'animation chilien, El Casa Lobo, ou le film peut-être le plus étrange de l'Étrange festival, SHe, de Zhou Shenwei, qui met en scène des... chaussures.

Du côté de la sélection Mondovision, une programmation assez excitante s'offrait aux mirettes des spectateurs, avec des programmes toujours très variés. On trouvait notamment les avant-premières de Climax, d'un Gaspar Noé toujours fidèle à l'Étrange, ou encore I Feel Good, la dernière comédie de Délépine et Kervern, dont l'unique projection a provoqué quelques embouteillages dans les couloirs du Forum. Mais ce fut de l'Australie et du Japon qui sont venues les plus surprenantes pépites de cette sélection. Du côté du pays des kangourous, Fags in the Fast Lane se positionne en digne héritier des grandes heures de l'Ozploitation australienne, avec une proposition aussi barrée que son rythme était éreintant. Côté Japon, notre cœur balance entre Violence Voyager (Ujicha) et son animation bien particulière (des dessins découpés à la main et animés façon théâtre de marionnettes) au service d'un détournement plaisamment trash, et Liverleaf (Eisuke Naito), adaptation de manga qui entremêle approche de drama lycéen et revenge movie ultra gore, ne s'interdisant aucun effet grand-guignolesque pour plonger dans l'outrance, avec en toile de fond un regard sans concession sur certaines facettes de l'éducation japonaise. Un résultat emballant, malgré un quart d'heure de trop. Ce quart d'heure de trop semble d'ailleurs être une quasi-constante : nombre des films que nous avons vus à l'Étrange - et la considération pourrait sans peine s'étendre à une bonne partie des sorties cinéma depuis quelques années - auraient ainsi gagné à être resserrés et raccourcis.

 

films de toutes les contrées


Impossible aussi de ne pas évoquer la richesse des Séances spéciales (qui va chercher des raretés telles que Fender l'Indien, frappé par la censure lors de sa sortie initiale en France), des Pépites de l'Étrange, qui passent de l'expérimental au thriller sans hésiter, et évidemment une sélection de courts-métrages très haut de gamme pour une compétition qui a couronné Falling (Ewen Wright) pour le Grand Prix Canal +, et Mucre (Sar Simonot) pour le Prix du public. Rajoutons une carte blanche à Jackie Berroyer, qui a confirmé qu'il s'agissait définitivement d'un homme de goût, une belle petite sélection de documentaires, et attardons-nous quelques instants sur un focus Japon assez excellent. D'une part, une dizaine de programme de la grande époque de la Nikkatsu (1965-1970 pour la sélection de l'année), d'autres part, des raretés 8 mm de réalisateurs qui ont démarré dans leur garage, avec notamment du Sono Sion, du Tsukamoto ou encore du Sogo Ishii. Loin d'être abordable, certes, mais à la fois des moments d'histoire (la naissance de réalisateurs destinés à devenir incontournables), et des expériences à vivre au moins une fois.

Parmi les particularités de l'Étrange Festival, on trouve une volonté de proposer des focus sur des réalisateurs suivis depuis un certain temps. Cette année, deux artistes étaient ainsi mis àl l'honneur. On pouvait rencontrer l'adorable Adilkhan Yerzhanov, réalisateur kazakhe à qui l'on doit notamment The Owners ou The Plague at the Karatas Village, mais aussi un passionnant documentaire autour de l'histoire du cinéma kazakhe, qui se permet même de jouer avec les codes du documentaire pour offrir une expérience troublante à souhait.
Le second artiste ainsi mis en avant était l'Iranien Shahram Mokri, qui présentait en première française Invasion, œuvre entremêlant fantastique et policier pour se confondre dans une expérience sensorielle déstabilisante, avec l'usage d'un unique plan-séquence comme marque de fabrique ; si l'ambiance était au rendez-vous, le plan-séquence, malgré sa symbolique évidente pour accompagner la boucle narrative qui se mettait en place, tournait légèrement à vide en dehors de l'évidente performance technique.

 

Tour d'horizon


Du côté de la compétition, donc des films plus récents proposés par l'Étrange, le grand vainqueur est The Spy Gone North, qui a réussi la performance de combiner le Grand Prix et le Prix du public. Cette histoire d'espionnage, qui suit un agent secret sud-coréen devant s'infiltrer en Corée du Nord pour réunir des informations autour de l'armement nucléaire du pays ennemi, se révèle visuellement magnifique, propose un savoir-faire évident, mais reste au final « solide » plus qu'incontournable.

Si la compétition de cette année s'est ainsi révélée peut-être un peu plus faible que certaines années passées, cela n'a pas empêché quelques moments mémorables. Ainsi, une des attractions de la compétition - voire du festival - fut ainsi sans conteste Mandy, dont la séance du vendredi à 21 h 30 provoqua une queue serpentant dans tout le Forum des images, envahissant chaque recoin des lieux pour mener à une improbable (pour l'horaire) salle comble. Était-ce l'identité du réalisateur, un « fils de » très prometteur, ou la perspective d'un Nicolas Cage en roue libre, toujours est-il que la salle était surchauffée, et plutôt enthousiaste devant cette pellicule à la première heure un peu longuette, et à la seconde bien déjantée, proposant un agréable divertissement totalement décomplexé. Au final, ce fut à l'image de nombre des films de la sélection : plaisants sur certaines facettes, décevants sur d'autres, le curseur bougeant dans un sens ou dans l'autre selon le film.
Du côté positif du curseur, un amusant plaisir avec la séance d'ouverture, Anna & the Apocalypse. Si l'on fait fi de certains copier-coller un peu visibles de Shaun of the Dead, l'ensemble réussit plutôt bien son mélange comédie musicale lycéenne/film de zombies. Au contraire, assez grosse déception avec le très attendu Meurs, monstre, meurs. Malgré un visuel haut de gamme, une créature très réussie, les surcouches de métaphores qui envahissent toujours plus le film au fil de son avancée nuisent grandement au plaisir. Déception encore avec Luz, horreur allemande qui, malgré une durée ramassée, peine à emballer passé un premier quart d'heure mystérieux et assez poisseux.

Plus qu'une déception, un « ç'aurait pu être tellement mieux » accompagne May the Devil Take You (Timo Tjahjanto), revisite indonésienne d'Evil Dead croisée avec de l'horreur « cheveux longs à la japonaise » qui va ici chercher ses racines dans les mythes locaux. Une direction artistique plutôt plaisante, mais aussi une peine à jouer sur une ambiance très bien mise en place dans le premier quart du récit ; la rapide bascule vers une horreur frontale tourne assez vite au ridicule, notamment à cause d'un script particulièrement rempli d'incohérences par trop visibles.

 

du film de frappe à l'horreur


Beaucoup plus d'enthousiasme à quelques centaines de kilomètres de là, avec le philippin Buybust (Erik Matti), film d'action sur une descente d'une unité antidrogue dans un quartier aux mains des narco-trafiquants. En complément d'une pointe de réflexion sociale en toile de fond, ça renvoie autant à une approche à la The Raid qu'aux plus hardboiled des John Woo. Au point même de nous évoquer une forme de négatif des films du réalisateur hong-kongais, avec une ère de la chevalerie et de l'honneur loin derrière, une forme sombre et désabusée des héroïques films de gunfight de Woo. Avec en prime un sommet dans un plan-séquence de baston sur les toits d'une demi-douzaine de minutes, point culminant d'un film qui ne lésine pas devant les coups de coude et autres fusillades.
De son côté, pour le passage quasi obligé de tout réalisateur japonais au chambara, Shin'ya Tsukamoto revisite le genre à sa sauce avec Zan. Il propose une œuvre sombre et dérangeante, anti-héroïque à souhait, qui, malgré des combats de sabre souvent très brouillons - mais ce n'est pas incohérent vis-à-vis du propos -, garde l'approche très gritty du réalisateur. Sombre et obsédant.

Citons encore, en vrac, le barré et glauque Perfect Skin (ou « comment j'ai poussé les modifications corporelles à leur paroxysme ») ; un vigilante-movie avec non plus un, comme nous y avons jusqu'à présent été habitués, mais UNE vengeresse (A Vigilante, avec Olivia Wilde) ; Up Upon the Stars, fable manquant de souffle sur un réalisateur sur le retour qui raconte des scénarios fantastiques à son jeune fils ; Dachra, comédie horrifique tunisienne qui réussit à être plutôt drôle et plutôt horrifique (pari globalement tenu, donc) ; et regrettons que The Nightshifter n'ait pas su exploiter au mieux son point de départ très prometteur : un employé de morgue est capable de parler aux cadavres ! Le tout tourne malheureusement assez vite au fantôme menaçant les enfants du héros, et, malgré une morale bien tordue, le cinéma brésilien n'aura pour nous pas réussi la passe de deux après le génial Les Bonnes Manières présenté à l'Étrange 2017.

Pour conclure cet incomplet tour d'horizon, impossible de ne pas évoquer The Dark et sa troublante ambiance, aux très bons retours - plutôt mérités - de la part des festivaliers. Utoya, 22 juillet (film sur le massacre d'Anders Breivik) a également marqué son petit monde, tout en divisant sur le choix de ne jamais montrer le meurtrier en action, et avec une approche « plan-séquence » qui se retrouve à limiter potentiellement les enjeux du récit. Enfin, le public est sorti perdu de Perfect, où l'on suit un jeune homme qui, suite au meurtre (à moins que ce soit un accident ?) de sa petite amie, est envoyé dans un institut médical (à moins que ce soit autre chose ?) destiné à résoudre ses troubles (à moins que... ?). Visuellement très esthétisant (ça peut évoquer du Tarsem Singh sur le côté clipesque et très soigné), mais aussi un peu trop abscons pour son propre bien (on peut y voir une pincée du Lynch d'Eraserhead, en évidemment moins maîtrisé, mais aussi d'un paquet d'autres œuvres complexes et obscures). Perfect donne le sentiment de n'être au final compris que par ses créateurs, et de jouer au plus malin d'une façon pas toujours très agréable, tout en réussissant à convoquer certaines des visions les plus horrifiques et marquantes du festival. Au final, c'est un sentiment de « attendons voir le prochain du réalisateur, parce qu'il a du talent, mais ce n'est pas encore tout à fait ça » qui a prédominé.

 

la passion comme credo


Au final, si la sélection en compétition était inégale, il est important de rappeler que L'Étrange Festival, outre être soumis aux qualités des productions du moment, réussit l'exploit de parvenir à (très bien) vivre entre Venise (qui s'ouvre de plus en plus au genre, et peut ainsi siphonner certains films), Toronto (dont l'influence croît d'année en année), et Sitges (qui reste probablement le festival de genre le plus important au monde), tous compris entre fin août et mi-octobre. Dans ce contexte, réussir à proposer une programmation aussi variée, qui veille surtout à mettre en avant des réalisateurs du monde entier (on compte plus d'une vingtaine de nationalités, en partant chercher des raretés en Nouvelle-Zélande, en Autriche, en Pologne, ou encore à Haïti, aux Philippines ou en Indonésie, en Iran ou au Kazakhstan, sans oublier Finlande, Norvège et Japon), tout en permettant à la fois de découvrir des avant-première, des inédits (qui le resteront probablement à l'exception de quelques festivals, et peut-être de sorties VOD ou vidéo hypothétiques et lointaines), des grands classiques que l'on n'a que rarement l'occasion de voir dans d'aussi bonnes conditions, cela reste un beau tour de force.
Et, last but not least, l'Étrange, c'est une ambiance bien particulière, où l'on peut voir des réalisateurs en compétition s'asseoir à côté de soi dans une salle, où l'on échange avec les autres spectateurs entre deux séances, où le Forum des Images vit dans un brouhaha d'échanges et de passion.

L'Étrange Festival reste un rendez-vous annuel incontournable, pour réussir une rentrée dans les meilleures conditions, une transition parfaite pour oublier les plages estivales sans regret à travers dix jours de projections. On a des bons films, et des moins bons, mais tous respirent la passion de ceux qui les ont créés et de ceux qui ont choisi de les mettre en avant et de s'engager en les proposant à un public à la fois pointu et critique, ouvert et curieux.

La conclusion s'impose donc d'elle-même : la vingt-quatrième édition de l'Étrange Festival s'est terminée il y a quelques jours, et donc... vivement la vingt-cinquième : un quart de siècle, ça promet !

Dimitri Pawlowski
























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