RENCONTRE AVEC ERIC VALETTE, RéALISATEUR DU SERPENT AUX MILLE COUPURES
Image de « Rencontre avec Eric Valette, réalisateur du Serpent aux Mille Coupures »
bande annonce
portoflio
Partagez sur :
L'Homme à la caméra

Réalisateur du génial Une affaire d'état, sans doute l'un des polars français les plus maîtrisés de la décennie passée, Eric Valette s'était essayé au film d'action avec La Proie avec Albert Dupontel et Stéphane Debac. Six ans après, il revient avec Le Serpent aux Mille Coupures, excellente adaptation d'un roman pulp à succès de DOA. Le cinéaste a accepté de revenir pour vous sur la genèse complexe de ce projet hors-norme, à plus forte raison dans le paysage cinématographique français...

 

Le Serpent aux Mille Coupures est-il une commande, ou est-ce toi qui as développé le projet ?

Non, non, c'est bien moi qui ai développé. J'étais très enthousiaste vis-à-vis du précédent bouquin de DOA qui s'appelait Citoyens Clandestins, mais qui était relativement inadaptable. Enfin... qui était adaptable mais représentait un gros challenge ; c'était des centaines et des centaines de pages. Xavier Gens avait tenté le coup avec Stéphane Cabel (Le Pacte des loups) à l'adaptation mais finalement le film ne s'est pas fait. Moi-même, j'étais intéressé par le projet, mais ça ne s'est pas fait non plus. Vu l'intérêt que je portais à Citoyens Clandestins, j'ai lu Le Serpent aux Mille Coupures dès sa sortie. Il se trouve que DOA et moi, nous avions le même agent à l'époque. J'ai pu l'appeler et on a essayé d'organiser un tandem d'adaptation, moi à la réalisation, lui au scénario ; et on a essayé de trouver une production ensemble.

 

Je crois que ça a pris pas mal de temps à monter.
oui, oui. 5 ans.

 

Ce qui explique le laps de temps entre La Proie et celui-là.
Oui, ce qui l'explique... Enfin pas intégralement. Parce que heureusement j'ai fait d'autres choses. J'ai travaillé sur des films qui ne se sont pas faits...

 

De la télé aussi.
Oui de la télé. Une douzaine d'épisodes de séries télé, donc entretemps, je me suis diverti et j'ai continué à apprendre mon métier, mais ce truc-là, ce script, on l'avait en tête, on savait que c'était un serpent de mer... On avait un acteur, mais on a perdu notre production luxembourgeoise qui aurait pu nous aider... Et puis on a perdu notre acteur... Bref, à un moment donné les astres se sont alignés et on s'est dit « on y va ». Avec peu d'argent, mais on y va.

 

C'était combien d'argent ?
2,5 millions d'euros à peu près.

 

Franchement ça a de la gueule pour 2 millions 5 !
Ah !

 

On est tout de même dans un système qui file 30 millions à des comédies.
Oui, oui... Bon 30 millions peut-être que tu exagères, mais 20 oui...

 

Avec Danny Boon, ça peut atteindre les 30 millions...
22, 23.... Enfin bon, ça fait beaucoup (rires)

 

Tu as de ton côté une grosse logistique, de nombreux décors...
Ouais et puis il y a une sorte d'ironie à se retrouver à faire un polar assez ambitieux sur ce type d'économie, alors qu'à côté on trouvera un film qui se passe dans un salon d'hôtel et un appart' d'architecte et qui coûtera huit fois le prix.


Mais on sent une manière d'assumer le côté « on a peu de moyens mais on y va »...

Ouais.

 

On est dans des phrases minimales, avec énormément de jeux de regards.

Ouais...


Une action très brute, pas forcément étirée en longueur. Encore une fois, un concept de phrase minimale, même dans l'action !

C'est une bonne observation. C'est effectivement un film qui se veut frontal, assez hiératique... Une ligne claire et pas de « j't'embrouille ».

 

Pas de chorégraphies excessives...
Quelque chose d'assez brut, y compris dans la scène de fusillade. Au final je tenais à ce que les plans soient un peu longs, qu'il y ait des silences entres les coups de feu, les coups de fusils, qu'on entende les douilles tomber, qu'on soit sur quelque chose... Qu'il y ait une espèce de lourdeur, d'intensité qui fasse que l'on n'est pas dans un espèce de bombardement sensoriel et dans la poudre aux yeux.

 

Cette séquence m'a fait penser au Michael Mann d'aujourd'hui, celui de Miami Vice ou Public Enemies, avec une gestion des fusillades très réaliste, de nombreux plans larges presque factuels... Ton climax est par ailleurs assez paradoxal, car on a une tension qui monte pendant tout le film, suivi par un climax très factuel. Encore une fois, un peu comme dans Miami Vice.
Oui.. Ca me touche, en plus je n'avais pas aimé Miami Vice la première fois que je l'avais vu...


C'est un chef-d'oeuvre !

Quand je l'ai revu en Director's cut, je l'ai trouvé très intéressant. Mais alors ceci dit, pour parler d'influences, de réalisation, et même si je n'ai pas vu le film depuis longtemps, en tout cas il m'avait beaucoup marqué à sa sortie : je pense à un film de Costner qui s'appelle Open Range... Le final est juste incroyable. Je voulais, avec mes moyens à moi, être dans ce côté à la fois de sécheresse et de durée. Pas de poudre aux yeux pour le spectateur.

 

Même le mano a mano final...

Oui, oui. En trois plans (rires). Au début on n'en avait fait qu'un, car le chef op' est encore plus radical que moi et puis le lendemain je me suis dit que c'était pas possible, qu'il fallait quand même en faire deux de plus (rires). Donc on les a tournés. Mais c'est vrai que tout tendait vers cette ligne claire, cette sécheresse, donc ce n'est pas qu'une histoire de budget, c'est aussi une façon qu'on a nous, réalisateurs, d'avoir plus confiance en soi, plutôt que de suppléer un manque de rythme interne, d'intensité dans le plan, avec des histoires d'angles, de cut... On a envie que le film avance, qu'il soit totalement déterminé, et il y a un peu à prendre ou à laisser (rires).


C'est quelque chose qui était déjà dans Une affaire d'état, cette montée en tension permanente qui débouche sur un climax factuel. Il y a presque un refus du divertissement facile, formaté... et ça peut passer ou casser.
Oui c'est ça (rires) ! Le petit budget donne cette liberté, sans pression d'une chaîne hertzienne ou d'un gros distributeur, on a une autonomie pour pouvoir être radical et j'adore l'idée d'être radical. De ne pas fonctionner sur des béquilles de genres. J'adore utiliser les genres par ailleurs, mais pas comme un truc de divertissement comme tu le dis... de diversion (rires) ! Le divertissement, c'est de la diversion ! (rires)


La séquence la plus « genre » du film reste celle où la jeune femme se fait torturer. C'est très rital.
Ouais c'est une des scènes les plus « genre » du film.


Mais ce n'est pas une scène de diversion : elle sert l'un des thèmes principaux du film, à savoir que ce type se sert d'une organisation avec ses codes, ses règles, ses enjeux...  Bref, il prête allégeance à un drapeau pour légitimer sa folie. On est quand même dans quelque chose de très actuel : avec le terrorisme, des tas de serial killers se donnent des raisons de passer à l'acte.
Oui bien sûr, c'est vrai qu'il y a des résonances très contemporaines et par rapport à ce que tu évoques, il y a même l'idée que Todd - c'est le nom du personnage asiatique, même si son nom n'est jamais prononcé, mais je dis ça car c'est le nom qu'il a dans le roman... Bref, Todd et le personnage joué par Tomer Sisley, le motard, sont des personnages qui ont un désir morbide, un désir de mort. Un Death Wish comme disent les américains. Et ça, c'est vraiment très contemporain.

 

Et assez flippant, ça fait résonner le film de façon assez intéressante pour un film de genre.
Il y a eu un moment où j'ai eu un petit débat avec les producteurs qui voulaient enlever toutes les références au terrorisme dans le film et moi j'aime bien l'idée au contraire. J'aime bien l'idée sans en faire des caisses. J'aime bien l'idée que le personnage de Tomer soit un terroriste en fuite...


Entre guillemets...
Entre guillemets, parce que si on connait un petit peu les histoires des services secrets on sait très bien que le moyen le plus sûr de faire abattre quelqu'un par un groupe d'élite, c'est de dire que c'est un terroriste, car il n'y aura pas de sommation.


Mais pendant une grande partie du film on adhère à cette thèse, on est manipulé par cette phrase qui revient régulièrement et qui n'est pas utilisée pour le méchant. Elle n'est utilisée que pour le gentil. C'est assez audacieux, et l'identification avec le personnage de Sisley en devient difficile. Ca devait être difficile à gérer.
Ouais. Ca c'est vraiment DOA, c'est sa manière d'aborder les choses. Pour moi, le personnage de Tomer résonne un petit peu comme les personnages qui pouvaient être hyper déplaisants sur le papier dans les films d'Eastwood. Dans L'Homme des hautes plaines par exemple, il n'est pas forcément très agréable comme garçon, car il viole une fille au début du film dans une grange, il se comporte comme une brute...

 

Comme un pourri...
Comme un pourri et en même temps, petit à petit, le film révèle les raisons de ce type-là... et l'enfer l'accompagne... Mais effectivement j'essayais de retrouver la complexité que l'on peut avoir en tant que spectateur à se projeter dans ce genre de personnage.


Sans essayer de lui trouver des excuses...
Oui absolument. J'aime bien l'idée que l'on soit mal à l'aise avec lui. Par exemple la fermière peut porter sur les nerfs. Quand elle prend une claque on hésite entre être révolté et se dire qu'elle l'a méritée (rires).


C'est un truc que permet le cinéma.
Exactement, et c'est intéressant de mettre le spectateur dans ce type de situation parce qu'en général, très vite on expose les personnages, chacun suit sa trajectoire et les personnages dans le cinéma de genre ont très souvent une lecture monolithique. C'est ce que j'ai toujours bien aimé dans le western post 50's. Le western pose beaucoup de questions sur la morale, sur ce que ça fait quand on se regarde le matin dans le miroir... Est-ce qu'on pense être un type bien ou pas ? Qu'est-ce qu'on a fait la journée d'avant ? Que va-t-on faire le lendemain ? Tous ces problèmes de codes moraux sont parfaitement incarnés dans la clarté des récits westerniens. J'essayais de retrouver très modestement ça dans le film. Du coup, effectivement, c'est pas un film sympathique (rires).


Le film ressemble pour moi à un autre film qui vient de sortir, je ne sais pas si tu l'as vu, Logan.
Alors j'ai adoré Logan ! Je ne me suis pas comparé à ce film. J'ai adoré, adoré Logan ! Je trouve que c'est un film très puissant.


Dans la scène centrale dans la ferme, les deux films sont tout de même très proches.
Ca m'a fait marrer parce que j'ai pensé un peu à ça. Je me suis dit « ils vont pas tuer toute la famille dans la ferme... ». Pour la peine, c'est hyper transgressif, c'est ce qui est formidable dans Logan.


C'est radical.
C'est un film qui est complètement transgressif, qui est hyper westernien aussi... mais qui est d'une radicalité qui fait plaisir parce que pour la peine, la scène dont on parle est à 1h10 de film...

 

Pile au milieu, là où il y a généralement un ventre mou qui prépare au climax. Dans Logan, c'est le noeud du film.
Oui et tout est censé être sur les rails, donc tu ne t'attends pas à un truc pareil. Parce qu'en général, c'est dans les vingt premières minutes que les choses peuvent dérailler dans un film, mais rarement aussi tard.

 

Oui, c'est ça, rarement au milieu.
Là, c'est stupéfiant ! Mais j'ai adoré ! Bon ça ne concerne pas cette interview, mais j'ai adoré tout le début de Logan. Les vingt premières minutes, l'exposition de Logan à la dérive et de ce qu'était devenu le Professeur Xavier, l'autre mutant... C'est « Apportez moi la tête de Wolverine ».

 

Ce retour du western est cyclique.

J'espère. Car j'ai réalisé que les deux films que j'avais préférés ces derniers temps étaient Logan et Hell or High Water (Commancheria de David Mackenzie, 2016)... qui sont tous les deux des westerns plus ou moins détournés.


Pour le coup, il reste un côté très français dans ce film là, c'est un western, ou même une sorte de Bourne mélangé à du Yves Boisset, période Dupont Lajoie.
Il y a de ça. J'espère pas trop de Canicule, mais du Dupont Lajoie, ouais, ça me va assez.


D'ailleurs, une des choses que je préfère dans le film, c'est la confrontation permanente entre un univers de pur cinéma, avec le méchant asiatique, tout ce décorum, le super espion, etc., et un contexte réaliste franchouillard, avec la gendarmerie, les poivrots du coin, la brasserie. Tout ceci est symbolisé à mon sens par la dynamique du duo Stephane Debac et de Terence Yin.
Qui sont les fishes out of water....

 

C'est incroyable. On a une figure complètement iconique et derrière toujours le gars qui le regarde d'un air ahuri. Je ne sais pas si tu t'en rendais compte pendant le tournage, mais ça donne presque un commentaire sur la place du film dans le genre.
Oui, pour moi il y a un côté comique, j'aime bien quand on peut rigoler de temps à autre... Je pense que ta lecture est bonne, à savoir que c'est un type, le personnage de Debac, qui est spectateur d'un cinéma complètement transgressif et barré qui arrive dans une chronique rurale (rires).


C'est ça (rires).
Et donc il est un peu le spectateur éberlué de tout ça en même temps qu'il est le faire valoir comique. C'est un tandem qui amène une certaine légèreté dans le film, qui pourrait être plombé si il n'y avait pas ces scènes là.


Sans que ce soit poussif, même si il y a presque à la fin un côté Last Action Hero, lorsqu'il brandit une arme et se retrouve propulsé. On a l'impression de voir Schwarzenegger qui est dans le monde réel qui a l'impression qu'il croit qu'il va pouvoir sauter sur une bagnole et qui se retrouve par terre.

Oui, il est un peu dopé par toute la testostérone et l'action qu'il a vu autour de lui et il réalise que non, c'est pas si simple (rires)... Il découvre qu'il y a une pesanteur, une lourdeur finalement.

 

Et ce ton, on le retrouve aussi dans la scène de la morgue, que j'aime beaucoup, la confrontation entre le tueur et la famille.
Oui, c'est pareil, c'est des personnages qui sont dans un drame social français et d'un seul coup, il y a ce type qui est tout en cuir, avec ce visage très étrange, très anguleux, qui part sur un monologue complètement obscur... Mais comme il est dingue, il part souvent sur des monologues complètement obscurs, parfois en torturant les gens, d'autres fois sans les torturer... En tout cas, oui, c'est aussi la confrontation de deux genres. J'ai toujours l'impression que plus on ancre un récit, plus on peut aller loin. Plus on ancre un récit dans des lieux, une géographie, une sociologie, plus on peut se permettre d'amener du délire. Et plus le spectateur est prêt à adhérer.

 

Pendant longtemps on a fait ça dans le cinéma de genre français. On a essayé d'être américain. On a essayé d'être asiatique. On a eu Le Pacte des loups qui était un film de Kung Fu juste avant la révolution. On a les films d'Olivier Marchal avec les grands manteaux, les voitures de sport, et des souterrains ultra glauques en guise de commissariats...
Ou des entrepôts gigantesques qui servent de commissariats...

 

Des trucs totalement délirants, et on adresse jamais la francitude de cet univers là. Et ce que tu fais par contre, tu ancres vraiment dans une imagerie bien franchoulliarde, presque de façon méta. Ca m'a rappelé Elle de Verhoeven, où on est dans un drame français, mais le père de l'héroïne c'est un serial killer...
Mais Elle de Verhoeven, c'est une comédie dramatique française qui est vérolée de l'intérieur...


C'est ça.
Qui est dévorée de l'intérieur et qui devient autre chose. Qui devient autre chose d'extraordinaire. J'ai vraiment adoré ce film ! Effectivement, pour la peine, le contexte bourgeois français, très très assumé dans les choix de décoration, de direction artistique, même de casting, je trouve que ça sert beaucoup...


C'est presque un faux drapeau. « Venez voir la comédie dramatique française » !
On connaissait les attentats sous faux drapeaux, maintenant il y a les films sous faux drapeau X (rires). Effectivement ça explose de l'intérieur et ça devient quelque chose de totalement délirant. Donc je suis flatté (rires).

 

C'est en tout cas ce que j'ai pensé du film. Une dernière question. On est plein dans les univers partagés, avec les Marvel...Avec DOA, ses histoires qui s'entrecroisent, il y a peut être moyen de faire une suite, ou presque des films parallèles, qui dépendent pas forcément du succès de celui là.
Oui tout à fait. On pourrait très bien imaginer que le personnage de Lynx, qui est le nom du personnage chez DOA, soit décliné. Ca pourrait très bien être le personnage d'une série télé, ça pourrait être un gros film d'action comme les derniers DOA qui se passent à l'étranger, donc avec beaucoup de décors, etc. Effectivement Le Serpent aux Mille Coupures, c'est un peu comme si on avait raconté une espèce de spin-off de Bourne.

 

Merci à Blanche-Aurore Duault, Nathalie Iund et François Rey

Alexandre Poncet
Partagez sur :