RENCONTRE AVEC TOMER SISLEY, ACTEUR - LE SERPENT AUX MILLE COUPURES
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L'Homme au révolver

Après des débuts fulgurants dans le stand-up, genre qu'il contribue à importer sur la scène française, Tomer Sisley dévie peu à peu du côté du Septième Art. Remarqué notamment dans Virgil de Jalil Lespert, il hérite en 2008 du rôle titre de Largo Winch, personnage qu'il retrouvera dans une très bonne séquelle trois ans plus tard. Le Serpent aux Mille Coupures est sa première collaboration avec Eric Valette... et on espère qu'elle ne sera pas la dernière.

 

Dans Le Serpent aux Mille Coupures, tu incarnes un personnage qui est décrit par Eric Valette comme un terroriste, pendant 90% du film. Et il y a à mon avis un choix très audacieux : Valette n'essaye pas de brosser le spectateur dans le sens du poil en rendant le personnage sympathique. Si on s'attache à lui, c'est surtout pour son charisme. 
Parce que c'est un des personnages principaux, ne serait ce que par ça. C'est un personnage que l'on montre donc forcément.... Si je te fais un plan de 5 minutes sur un personnage, que je te dis qu'il est l'un des personnages principaux, il te devient sympathique. C'est Tuco dans Le bon, la brute et le truand.

 

Quel était le style de vos échanges avec Eric (Valette)? Est ce que vous avez débattu, vous êtes dit « il faut qu'on le normalise un peu plus » ?
Non. Non. Les échanges, c'était essentiellement avant le premier jour de tournage, à la lecture du scénario. J'étais plutôt pour lui enlever un maximum de lignes de dialogues...

 

Je lui en parlais justement...
Je trouvais que plus il se taisais, mieux c'était. Donc j'étais d'accord avec lui là dessus et on a été dans ce sens là, plus que sur la première version du scénario que j'ai eu. Je l'ai fusillé de questions sur qui est ce mec. Car ce n'est bien évidement pas un terroriste, mais autant ça peut être très vague pour le spectateur, moi j'ai besoin de savoir qui il est, d'où il vient, ce qu'il s'est passé, quels sont les enjeux. Donc là il m'a donné les réponses et à partir du moment où je savais qui je jouais, ce que je jouais, il ne restait plus qu'à le faire. Sur le plateau on n'échangeait pas vraiment. J'ai pas le souvenir d'une fois où Eric m'a demandé « Plus comme ci, moins comme çà ».

 

C'était instinctif. Vous étiez d'accord dès le départ.
On était d'accord. Peut être pas dès le départ, j'men souviens plus vraiment, mais en tout cas une fois qu'on avait fini de parler du scénario et que j'avais fini de lui poser toutes les questions que j'avais à poser, parce que je n'avais pas lu les romans de DOA, surtout les romans d'avant, qui expliquaient qui est ce mec là, on s'est fait confiance. Une fois de plus, j'ai pas le souvenir d'une direction d'acteur quelconque, qui me poussait plus à gauche ou plus à droite du chemin que l'on avait pris ensembles.

 

Le film est complexe, avec plusieurs points de vue qui s'entrechoquent. Mais de ton point de vue cela reste un huis-clos...
Ouais.

 

...avec très peu d'acteurs avec qui tu avais à interagir. Est ce que vous avez beaucoup répété, à la manière d'une pièce de théâtre ?
Non, pas vraiment. Je crois qu'on a fait une lecture avec Erika Sainte, que j'ai beaucoup aimée d'ailleurs. Tout a pris vie sur le plateau, quand on jouait. Ca se rapprochait effectivement plus d'une pièce de théâtre que le plupart des autres films que j'ai faits : j'avais toujours les mêmes partenaires et quasiment un seul et même décor.

 

Filmé en Scope tout de même. D'ailleurs je trouve le style très intéressant, en cela qu'il juxtapose un réalisme très français avec une iconographie très cinématographique. Il y a deux mondes qui se percutent en permanence.
C'est vrai. Est ce que ça se sentait sur le plateau ? Probablement dans le sens où le travail que l'on faisait nous, les acteurs, était très... c'est peut être prétentieux de le dire... en tout cas j'avais la sensation qu'il tendait à être plutôt réaliste. Peut être moins pour Terence Yin, qui a un peu sublimé son rôle de super méchant. Autant Cédric Ido, Erika ou moi, on avait effectivement une approche assez réaliste, on n'a pas essayé de rendre nos personnages plus sexy... Et paradoxalement, quand on regardait les plans , la lumière... Il y avait certains plans...

 

Splendides...
Oui, je me souviens, il y avait certains plans que je regardais au combo en me disant : « putain, on dirait une peinture ».

 

Il y a une scène de combat très impressionnante avec Cédric Ido, qui est encore une fois cinématographique et crédible à la fois, car filmée de façon très chorégraphique mais très brutale, presque factuelle. Comment vous l'avez approchée ?
Le chorégraphe de la bagarre est un de mes meilleurs potes, avec qui j'ai l'habitude de travailler. On s'est entraînés ensemble, on a fait des sports de combat ensemble, on se connaît vraiment comme deux frères... On a donc mis au point la chorégraphie ensemble. L'approche, c'était mettre les mains dans le cambouis. Il n'y a pas un mouvement que je fais dans cette choré qui m'ait été imposé ou que j'ai découvert sur le plateau. C'était un peu comme écrire une scène de dialogues.

 

En combien de temps a-t-elle été tournée ?
On l'a faite sur deux jours. Une aprem' pour ce qui se passe dans le salon et une matinée... même pas... une heure pour ce qui se passe dans le couloir. La fille arrive, je dégage son flingue, lui grimpe dessus et je la fais tomber.

 

Tu m'as dit avoir supprimé de nombreux dialogues en accord avec Eric Valette.
Comme chez Sergio Leone !

 

Voilà, Sergio Leone ! Ce type d'approche donne un rythme différent sur un tournage... 
Oui en effet. J'ai l'impression que la plupart des plans que j'ai tournés sont des plans sans dialogues. Il y a plein de films où des personnages parlent moins que ça, mais c'est la première fois que je fais un film où la plupart des plans qui sont sur ma tronche sont muets. Tant mieux, parce que du coup, ça permet de raconter les choses autrement. Mon boulot à moi n'est pas d'être une marionnette, pas d'ouvrir et de fermer la bouche sur des dialogues. Mon boulot, c'est de jouer un truc. Donc c'est une démarche intéressante... et du coup j'ai perdu ta question.

 

Est ce que ça donnait une dynamique différente ?
Ca donnait une énergie différente en tout cas. Après je ne sais pas si ça vient de ça. En général, je suis plus affecté par le personnage que je joue et par les situations que je vais devoir jouer, que par le style de l'écriture. Oui ça se ressentait, il y avait un rythme différent des autres films. Mais chaque film a son énergie sur le plateau, son rythme propre. Je ne suis pas certain que ce soit absolument lié au fait que l'on ait supprimé quelques dialogues... Je pense que c'était lié au film que l'on faisait, point. A l'énergie qui régnait sur le plateau... Le chef du bateau c'est toujours le réalisateur et l'énergie du plateau ressemble toujours au capitaine du bateau, au réalisateur. Donc l'énergie qu'il y avait, c'était celle d'Eric.

 

Justement, « ça dépend du film qu'on fait » ; on fait peu de films comme ça en France. Et vous aviez apparemment 2,5 millions pour un projet truffé fusillades, de cascades, avec des enjeux logistiques forts, de nombreux décors, etc. D'un autre côté, on va donner 20 millions à une comédie. Depuis le début de ta carrière, tu sembles défendre le cinéma de genre français. C'est un parti pris conscient, ou juste un hasard de carrière ?
Ni l'un ni l'autre et un peu des deux. Ca vient tout simplement de mon envie de faire des choses différentes, et surtout intéressantes. Or, le cinéma de genre a cela en particulier qu'il est souvent anticonformiste, souvent à côté du mainstream qui se fait pour faire plaisir à la plupart des spectateurs, faire un maximum d'entrées, etc. Je ne dis pas que c'est super de faire des films qui vont faire moins d'entrées, mais je trouve ça intéressant, en tant qu'artiste, de répondre oui à des propositions plus rares. On m'a rarement, voire jamais proposé de jouer un rôle comme celui là. Alors que des rôles de mec souriant, qui fait craquer les filles et qui sort deux ou trois vannes, j'en ai lu peut-être cent. Tu vois. Forcément, celui qui est plus rare va m'intéresser un peu plus que les autres. Donc ce n'est pas pour faire exister ce cinéma-là, mais pour en profiter. Ca existe, donc j'ai envie de le faire car c'est plus rare qu'une grosse comédie ou que même des films comme Largo Winch I et II, que j'ai adorés. J'ai pris un pied pas possible, c'est incroyable à quel point j'ai pris du plaisir à jouer Largo. Mais Largo reste un film « mainstream ».

 

Il y avait déjà dans Largo Winch II des choses très intéressantes, le final à la Hitchcock, le saut à la Point Break...
Ouais. Et nous, on l'a fait pour de vrai.

 

La dynamique entre ton personnage et la petite fille est très réussie. Comme s'est passé le tournage avec elle ?
Quand tu joues avec un enfant de cet âge-là, tu peux pas aborder la scène comme un travail artistique, comme une danse que tu ferais avec un autre acteur, où l'on peut en parler, on peut se faire des suggestions... Tout ce que j'avais à faire c'était la laisser jouer selon les directives du réalisateur. Pour le coup elle a été souvent dirigée par Eric, « un peu plus comme ci », « un peu plus comme ça ». Il me suffisait de la regarder et de réagir par rapport à ses propositions. Je devais lui renvoyer la balle, comme elle me l'envoyait.

 

Généralement, la spontanéité des enfants réside dans les premières prises.

Il n'y a pas eu tant de prises que ça, effectivement. Le seul truc un petit peu particulier, c'était que comme un enfant reste souvent un peu plus instinctif, moins travailleur qu'un adulte, j'ai évité de faire copain-copain avec elle, entre les prises. Je ne me comportais pas froidement avec elle, mais là où je suis généralement déconneur, où j'ai plutôt envie de faire rigoler les enfants, je ne l'ai pas fait avec elle. J'étais un peu plus distant, j'essayais de ne pas rester trop longtemps dans la même pièce qu'elle pour justement garder ce petit malaise qu'elle pouvait avoir en me voyant. Je ne voulais pas qu'elle soit trop à l'aise, qu'elle ait l'impression que je suis son pote. On devait plutôt ressentir une certaine distance à l'écran.

 

Il y a dans le film deux personnages « Bigger than life » : le tien...
Et Terence.

 

Et Terence !
Surtout Terence !

 

Oui mais avec le tien, on est tout de même dans une sorte de Bourne. Un vrai personnage de cinéma, tout comme celui de Terence Yin. Les deux évoluent en parallèle pendant tout le film, on attend leur rencontre... qui ne dure finalement que trois plans.
Parles-en à Eric.

 

On en a déjà parlé et apparement ce n'était qu'un plan au départ ! J'ai trouvé ça couillu.
C'est trois plans c'est ça ? C'est vraiment trois plans ?

 

Oui.
Ecoute... Ca m'a fait chier... Ca m'a fait chier parce que... moi j'étais pas d'accord avec lui, mais bon, ça reste son film, donc bon, j'ai évidement énormément de respect pour son choix, je ne le critique pas. Quand je dis que je n'étais pas d'accord...

 

On a le droit de ne pas être d'accord.
Voilà, mais ça ne veut pas dire que je juge, il n'y a pas de problèmes, que je comprends, que du coup c'est ce qu'on va faire et on l'a chorégraphié comme ça. J'ai trouvé ça...j'ai trouvé ça frustrant en fait. Parce que je pensais que pour moi le film méritait d'avoir une petite séquence d'action plus poussée que ce qu'il y avait jusque là. Parce que finalement il n'y a pas grand chose de complètement fou et je me disais « Ah là, il y a moyen de faire un vrai beau truc »....bon il voulait pas. Il voulait un truc rapide, on lui a fait un truc rapide. Voilà, tu voulais savoir ce que j'en pensais, pour moi c'était frustrant (rires). C'était surtout frustrant la manière dont ils l'ont filmé. Quand tu chorégraphies une bagarre...ça c'est un autre truc que pas mal de gens dans le cinéma français n'ont pas capté...quand tu bosses avec un vrai chorégraphe, un mec qui a le sens de l'image, comme les hongkongais par exemple, enfin les asiatiques en règle générale dans les films d'action, ta chorégraphie tu la construis en fonction des plans que tu vas avoir, parce que tel mouvement aura pas du tout la même gueule si tu filmes en plan large, ou de tel angle au lieu de tel angle. Donc nous on avait prévu pour qu'il soit filmé d'une certaine manière, il a été filmé d'une autre...Jérome (Gaspard, le coordinateur des cascades) avait dit d'ailleurs le jour du tournage : « Attention les gars, la manière dont vous le faites, ça passera pas ». Bon ils l'ont quand même fait comme ça. Ca n'a pas loupé, la semaine d'après, ils nous ont rappelé en disant : « Bon ils faut faire des retakes parce que ça ne marche pas ». Donc on l'a refait. C'est la seule petite partie un peu frustrante.

 

J'ai eu une expérience différente, parce que tu étais en coulisses. Je trouve le parti pris assez fou et la scène est excellente. On était tous assez scotchés et désarçonnés pendant la projection. C'est assez déstabilisant pour un film de genre et je trouve que ça rend les personnages plus puissants.
Ah ouais ?

 

Oui, pour le coup. Parce qu'on en a vu des scènes de combats...
Ouais, dans d'autres films tu veux dire ?

 

Oui. Je trouve que ça fonctionne très bien dans le contexte de ces deux personnages, qui sont aussi forts l'un que l'autre.
J'en arrive à la même conclusion que toi, c'est pour ça que je te dis que je respecte son choix. Je suis d'accord avec toi.

 

Merci à Blanche-Aurore Duault, Nathalie Iund et François Rey

Alexandre Poncet















 

 

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