ENTRETIEN AVEC RAFIK DJOUMI, RéDACTEUR EN CHEF DE BITS
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le bits c'est freaks

Présent au forum des images durant la dernière édition de l'Etrange Festival pour une soirée spéciale BITS : Rafik Djoumi, cinéphile passionnant et curieux de toutes les créations artistiques et culturelles est un « érudit populaire ». Défendant depuis toujours la culture « geek » : bd, comics, cinéma, jeu vidéo, littérature sf ou fantastique (entre autres), le créateur de l'une des meilleures émissions visibles sur le net nous a accordé une longue interview.

Bonjour et merci Rafik. Tu es présent cette année pour une soirée spéciale BITS. Avant de parler du choix de tes deux longs métrages, j'aimerai évoquer le caractère particulier de l'émission. Pour paraphraser le chef d'œuvre de Fincher : nous sommes une jeunesse qui a grandi sans grande crise économique, sans conflits mondiaux, sans grande dépression (malgré de très douloureux traumatismes)... C'est à cette branche de la population qu'est dédiée BITS ? Un programme qui, sous le vernis de la pop culture dévoile une véritable soif d'érudition et d'exigence ? Peux-tu par ailleurs nous indiquer ton projet d'époque et les circonstances de sa création ?
Après la diffusion du documentaire Suck My Geek, Arte a souhaité produire une émission s'adressant à cette frange de population. Ils ont auditionné plusieurs personnes, dont moi. Ma présentation leur a plu. Je voulais désenclaver cette culture. Je me souviens par exemple les avoir surpris lors de la première rencontre en leur parlant d'Alain Resnais. C'est l'un des plus grands collectionneurs de comic book du monde ! Ils étaient assez stupéfaits. C'est une culture mutante, qui se nourrie de tout. Elle n'a pas d'exclusivité. En ce qui concerne le public, c'est plus compliqué à identifier. Je n'avais pas d'idées préconçues mais avant cela, j'expliquais souvent des champs culturels entiers à des gens qui y étaient inconnus et on me qualifiait souvent de pédagogue... Mon magazine ne s'adresse pas aux geeks, ni aux téléspectateurs qui de toute façon s'en foutent. Je souhaitais qu'une personne lambda qui entende le mot RPG comprenne sa signification. Et ce n'est pas Wikipédia. La meilleure des façons est alors de lui montrer que ce qu'elle pense ne pas connaitre fait partie de son quotidien, de sa culture.

C'est exactement le tronc de BITS.
Eh oui ! Vous ne le savez peut-être pas mais cette chose vous affecte. Voilà ce que pour moi signifie désenclaver. Rien à voir avec un territoire dangereux, lointain ou caché... Voilà comment le magazine est né. Et ça continue car on commence bientôt la sixième saison.

Un sacré pari et un beau succès. Non seulement sur Arte mais bien qu'il soit accessible, BITS est tout autant exigeant.
Il est exigeant c'est vrai, là-dessus, on ne s'est pas fait de cadeaux! Généralement un magazine à un schéma type et une fois que tout le monde l'a en tête, la reproduction est plutôt aisée. Le problème avec BITS est que chaque numéro est un prototype. Ça rend le boulot très difficile car on est plus dans l'essai cinématographique que dans le simple mag : artiste - interview - extrait. BITS ne fonctionne évidemment pas comme cela. Le projet était de parler un langage naturel quand on est nerds, celui du « même ». La référence contenue dans l'image, la référence pour pouvoir rebondir sur des concepts, des contrepoids, de l'humour, des niveaux de lecture supplémentaires... C'est pour ça que chaque épisode est un vrai casse-tête. On essaie donc de développer des concepts cérébraux mais de façon imagée. Et ça crois-moi, ce n'est pas gagné !

Tu sais j'ai fait des études de philo et j'apprécie autant BITS parce que ça sent la sueur et l'exigence intellectuelle. Ça transpire le boulot et l'accouchement dans la souffrance.
C'est sûr que je remercie toutes ces années à bouffer du film parce qu'au bout d'un moment, on commence à disposer d'un catalogue dans lequel on peut puiser.

Justement on parlait d'implication, de souffrance. Quand on voit le raz-de-marée que vous avez provoqué avec Arnaud Bordas ou Yannick Dahan sur Fury Road ou en soutenant McTiernan, on se dit qu'on n'est plus dans la passion. C'était une levée de glaive en hurlant : « écoutez notre propos, ce que l'on exprime a du sens ». Je pensais être dedans mais vos vocations, vos parcours tendent à évoquer une obsession, un sacerdoce. Suis-je dans le vrai ?
Oui d'une certaine manière mais on n'est pas non plus rentré dans les ordres ! Mais le fait est que oui, on ne s'est pas retrouvé là par hasard, notamment l'équipe de Capture Mag. Il se trouve que les choses que l'on met sous projecteur sont régulièrement moquées. Nous on choisit de répondre, de contre-attaquer en surenchérissant d'arguments. On peut nous reprocher parfois une certaine rhétorique, mais utiliser le vocabulaire de l'adversaire est un bon moyen de faire passer notre message. Une chose est sûre, c'est que ce qui nous intéresse : c'est le film. Tu parlais de Fury Road mais il en a tellement d'autres. Il faut se rendre compte que de toute façon, on peut tout essayer mais le cœur d'un film est très complexe à théoriser. C'est bien là la préciosité d'une œuvre d'art. Donner quelque chose qui transcende les mots. Par ailleurs, quand on se lance dans certaines joutes verbales, on va rarement au bout de ce que l'on pense vraiment. Parce qu'on se dit que l'interlocuteur ne l'entendra pas. L'un des exemples c'est ce que je dis sur les zombies dans Suck My geek. Un sociologue en a parlé dans un de ses bouquins. J'ai l'habitude de théoriser les zombies depuis l'adolescence auprès des réfractaires. Société de consommation bla bla bla... Mais c'est se mentir à nous-même. Ce qui est kiffant dans Zombie c'est qu'il y a des zombies ! Ce sociologue a compris mon propos. Que derrière, il y a quelque chose qui transcende, qu'on ne peut pas expliquer. C'est pour ça qu'avec cette bande (Bordas, Dahan, Rozec...), on suit ces cinéastes avec lesquels nous avons particulièrement d'affection. Je pense par exemple à Guillermo Del Toro qu'on suit depuis les années 2000 et j'ai souvent eu avec lui cette réflexion. On sait qu'on est en train de parler de la même chose et on ne sait pas comment ça s'appelle... Pourquoi lui et moi nous sommes fascinés par les ouvrages d'alchimie ou de magie ? C'est parce que ce type de littérature apporte un discours cohérent à ce qui nous préoccupe. Les films sont magiques et essayer de le comprendre n'est pas quelque chose qui permet de briller en société si tu veux. Fury Road...

« Le plus grand film ! » pour vous citer.
Oui bien sûr, on peut parler de véganisme, de néo féminisme ce genre de choses et pourquoi pas. Il est vegan lui-même et a combattu pour les droits civiques des femmes mais au cœur du film, se trouve autre chose... Mais on ne peut s'en approcher qu'en parlant de façon très chiante du cinéma... Quand tu commences à évoquer le cœur du cinéma, tu dois parler technique. Là tu perds des gens. J'ai toujours lu toute la presse cinéma, depuis gamin. Tout ce que je trouvais. Mais je n'y trouvais pas mon compte. Ma première révélation c'est en lisant un article de Jean-François Tarnowski. Il décrivait une séquence de Vertigo dans Starfix. Ce décryptage a débloqué le : « c'est ça. Il a mis le doigt dessus », alors que l'article ne parlait que de cadres, de découpage, de profondeur de champs... Des choses très chiantes mais en lisant cette analyse, tu rentrais dans la tête du créateur et par la même, tu commençais à comprendre ce qu'il avait voulu mettre dans son film.

Tout à fait. Lorsque tu commences à toucher du doigt l'essence d'un film, de caresser les intentions d'un cinéaste, c'est un moment vraiment privilégié... En parlant de cinéastes surdoués, nous venons de passer une année dramatique avec la perte, entre autres, de deux géants du cinéma de genre : George Romero et Tobe Hopper. As-tu des souvenirs particuliers de rencontres, de découvertes en salles obscures ou de débats enflammés à leur sujet ?
Je n'ai jamais rencontré ni l'un ni l'autre mais j'aime beaucoup une anecdote que je raconte souvent. Après tu en fais ce que tu en veux ! Zombie avait été menacé tacitement d'une interdiction en France, d'un classement X. Le distributeur ne l'avait donc pas sorti à cause de cette censure indirecte. La seule solution était de le couper dans tous les sens et il en aurait été méconnaissable. Autrement dit, tu ne le sors pas si c'est pour le limiter aux salles pornos. René Château a alors créé la collection des « films que vous ne verrez jamais », un joli coup marketing, ou se retrouvaient tous ces films : Massacre à la tronçonneuse, Zombie etc.

Ah ? Je ne savais pas qu'il y avait une législation à ce sujet ?
En fait, non il n'y en avait pas c'est pour ça qu'il passait à travers les mailles du filet ! Puis Mitterrand a mis fin à cet...

Etat de fait ?
Hypocrisie plutôt ! Donc les premiers vidéoclubs parisiens ont basés leurs produits d'appel sur ce type de longs métrages. Je me souviens qu'à la sortie de l'école - je te parle de gamins de 7 ans - notre premier réflexe était de courir vers les vitrines pour regarder les extraits montés de tous ces films! Tous les moments les plus dégueulasses de Massacre ou Zombie étaient devenus une bande démo de 10 minutes hypnotisant des gamins ! C'est intéressant de se rendre comment la culture fonctionne. D'un côté, des institutions qui disent « ce film, nous l'interdisons aux adultes », et par les interstices, des gamins de 6 ans qui adorent les pires séquences de Massacre à la tronçonneuse ! Ce truc est incontrôlable. Soit les institutions ne le comprennent pas, soit ils le comprennent trop et donc le contrôle.

Un mot rapide concernant tes deux choix. J'imagine que la présence de De La Iglesia a joué.
A vrai dire, quand ils m'ont proposé la soirée, Perdita Durango faisait partie de mes choix avant de savoir qu'Alex De La Iglesia était leur invité. Chanceux, ils avaient à disposition toute sa filmographie donc ils ont pu me le réserver. Je l'ai découvert la seule fois où il a été visible en salle à Paris, lors d'une précédente édition de l'Etrange Festival. J'étais frustré de ne pas le montrer dans ces conditions. Il est fait pour être vu en salles et pour moi, De La Iglesia est peut-être le cinéaste le plus complet en Europe. Il représente BITS par son mélange des genres : comédie, gore, action, des partitions d'acteurs inoubliables, des nationalités différentes à tous les postes...
Pour Forgotten Silver, j'ai une histoire très personnelle avec Peter Jackson. J'étais à une époque le seul journaliste français à parler du Seigneur des anneaux. A l'époque tout le monde s'en foutait. Pas de superstar, un cinéaste méconnu, un tournage en Nouvelle-Zélande... A la vue des délais, je savais donc que j'avais trois ans pour faire monter la tension. Tout ce que je pouvais récupérer comme infos, je les écrivais dans Mad Movies et Impact. Petit à petit, je suis donc devenu en quelques sorts le « référent » puisque la seule source francophone sur le projet. Le site The One Ring regroupait toutes les infos sur le film et certains de mes papiers ont d'ailleurs été traduits, notamment une interview de l'illustrateur John Howe. Ensuite j'ai réussi à convaincre Mad de faire une couv' sur le film un an et demi avant sa sortie! La première au monde. New Line nous avait d'ailleurs commandé des exemplaires et en étaient très heureux. Voilà, j'ai aussi réalisé un essai dessus, été rédacteur en chef sur un Hors-Série qui lui était consacré... Mon ami Arnaud Bordas qui avait contribué à sa rédaction m'a même confié que c'était l'un de ses boulots dont il était le plus fier. Mon histoire avec Jackson est donc très personnelle. Mine de rien, à cette époque, on avait aucune info et rédiger en moins d'un mois un hors-série sur lui, ses collaborateurs, ses films etc. c'était un sacré challenge. C'est quasiment devenu un livre et je trouve qu'on a bien bossé sur ce projet.

Je comprends mieux le choix. Et puis c'est un « documentaire » inoubliable, à ranger à côté des Documents interdits ou Punishment Park.
Mine de rien, il y a beaucoup de monde qui ne l'a pas vu. De toute façon, je vais présenter Forgotten Silver comme un documentaire. Sans en dévoiler le principe. Je ne veux pas spoiler et le présenterai de telle manière que les spectateurs le voit dans les mêmes conditions que les néozélandais à l'époque.

Dernière question non pas sur le cinéma de genre français parce que c'est un peu con comme question mais plutôt sur un mouvement d'expatriation. Ça est en train de tout casser ce qui confirme l'amour du genre et, plus proche de nous : Leatherface pointe le bout de son nez. Une entreprise de Julien Maury et Alexandre Bustillo, deux madeux qui avaient mis pas mal de monde à l'amende avec A l'intérieur. Puis il y a eu Martyrs de Pascal Laugier...
Oui, je me souviens, Alex venait me vendre des affiches et des jeux de photos dans la boutique Movies 2000 à l'époque ! Il était projectionniste et récupérait pas mal de matos.

Et la boucle est bouclée... Bref, je voulais in fine évoquer le départ de nos talents aux US car visiblement l'horreur plait, notamment dans les mains de cinéastes français. Nous pourrions aussi évoquer le cas d'Alexandre Aja, réalisateur du remake de La Colline à des yeux ou de Piranha 3D. Toi qui a probablement pas mal de connexions dans le circuit de distribution et de diffusion, comment-t'expliques-tu un système qui ne parvient pas à retenir ses talents.
C'est une question complexe. Il y pas mal de facteurs en réalité. Le système français est un système conventionné. Les décideurs de ces comités évoluent dans une vision du cinéma déconnectée de tout, perpétuant un système qui n'évolue pas depuis les années 50... Les cinéastes dont tu parles n'ont par exemple jamais bénéficié du statut Art et essai. Ça en dit suffisamment long. Ce sont de jeunes réalisateurs, qui veulent faire des films d'horreur, mais produits à l'étranger. C'est donc très compliqué à coproduire ici. Mais alors que le système de financement français prétend favoriser les jeunes réalisateurs et les projets difficiles, il refuse d'aider les films d'horreur... C'est drôle non ? Leur motif étant que ce sont des films commerciaux. Oui, lorsqu'ils sont américains et coutent 40 millions de dollars! Là on parle de jeunes auteurs, créateurs de leur script et amoureux du genre. Moi je veux bien accepter beaucoup de choses sauf l'hypocrisie. S'il existe un texte de loi qui explique que les comités doivent financer les nouveaux projets et aider les jeunes réalisateurs, alors tu finances aussi ces films !
Ensuite je pense qu'on a un gros déficit de producteurs amateur du genre... J'ai un collègue que je ne citerai pas qui à l'époque faisait un film d'horreur. Il a un style visuel assez affirmé et, pour réaliser un plan, a demandé la location d'un steadycam pour une journée. Il explique qu'il souhaite réaliser un plan propre pour une scène. On lui répond : « Propre ? Mais tu fais un film d'horreur ». Suffisamment explicite sur la compréhension du genre... On peut également évoquer, que ce soit au niveau des institutions que dans le domaine de la production, une véritable amnésie culturelle. On ne reconnait pas certains éléments culturels spécifiquement français comme tel. Voici un exemple d'une connaissance qui souhaitait monter un projet sur les vampires. La première question de tous les prods étaient « Mais, vos vampires, ils sont français ?! ». Là tu te dis « euh, disons qu'à l'origine c'est un peu européen le vampirisme... ». Lorsqu'ils voient Brad Pitt, dans Entretien avec un vampire, venir à Paris à la recherche de ses origines, ils trouvent ça normal... Mais pas une proposition de vampires français. On profite pourtant d'un catalogue fantastique et horrifique exceptionnel en France mais qui malheureusement, n'a jamais été exploité.

Oui, il faudrait leur donner Feuillade à potasser !
Exactement. J'ai par exemple reçu récemment des rééditions de livres de Jean Ray. Ou se trouvent ses adaptations dans le cinéma fantastique français ?! On en est à ce niveau-là. Il y a quelques années est sorti un film anglais ou américain, en tout cas anglo-saxon qui se passait dans les catacombes.

Et bien c'est Catacombes ! Mais ce n'est pas français ? Je ne l'ai pas vu mais je crois bien. (NDLR : coproduction franco-américaine).
Je ne l'ai pas vu non plus mais le concept m'agaçait. Pourquoi personne ici n'a jamais eu l'idée de mettre en place un projet sur les catacombes ?
Ce que je veux exprimer c'est que tous ces films fantastiques qui se passent en France, c'est parce que justement ce sont leurs origines ! Il y a un vrai manque de connexion à ce niveau-là, c'est dingue ! On possède une histoire magique et alchimique qui est probablement la plus riche d'Europe. Toutes les hérésies magiques se sont produites ici : les cathares ; le saint graal... Richard Stanley par exemple à réalisé un documentaire sur cet officier SS lancé par Himmler à la recherche du graal. Il est venu à Paris enquêter et le type a vécu une aventure ahurissante ! Il a fréquenté les milieux occultes d'extrême-droite, s'est aventuré dans les paysages cathares du sud... Tu veux du Indiana Jones ? Mais penche toi, c'est là ! Je répète ça depuis des années. Enfin pour terminer sur ta question, et je vais me mettre tout le monde à dos, il y a un vrai braquage, compréhensible mais dommageable. Beaucoup de réalisateurs qui ont fait du cinéma d'horreur en France, et certains sont des amis, l'ont fait dans un climat de défiance et de résistance au reste du cinéma français. L'air de rien, ils sont tout autant obsédé par l'idée de faire un film d'horreur que par l'envie de desservir l'idée communément entendue de la conception du cinéma français. Ça donne des films qui sont des créations contre quelque chose si tu veux. Je ne pense pas que ce soit la meilleure approche. Pour moi, les réalisateurs français qui ont le mieux réussi dans le genre sont ceux qui se foutent de savoir si c'est français. J'ai par exemple beaucoup d'affection pour Florent Emilio Siri, Éric Valette ou Fred Cavayé. Ils ne pensent pas en termes de nationalité, tu vois ce que je veux dire ? Leurs films sont, naturellement, en français. Tout cela est très fluide et à cultiver. En somme, on ne devrait pas avoir peur d'être franchouillard.

Jonathan Deladerrière












































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