ENTRETIEN AVEC GUILLERMO NAVARRO à L’AFC 2018
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le créateur hors de l'eau

Cette interview a été réalisée dans le cadre du MICRO SALON AFC le 10 février 2018 à la Fémis, à Paris. Le Micro Salon AFC fait parti du Paris Images Trade Show, groupement de 4 manifestations dédiées à la valorisation de l'ensemble de la filière audiovisuelle et cinématographique française. Cet événement est dédié aux directeurs de la photographie.
Guillermo Navarro fut donc invité dans le cadre d'une carte blanche ASC (American Society of Cinematographers) pour mettre en valeur le travail des directeurs de la photographie américains, au côté d'Ed Lachman (
Ken Park, Virgin Suicides...). Guillermo Navarro est d'origine mexicaine et travaille parfois sous la casquette de réalisateurs (les séries Hannibal, Narcos). Son travail est célèbre en tant que chef opérateur, notamment pour ses collaborations avec Guillermo Del Toro.

Bonjour M Navarro et merci d'avoir accepté de nous rencontrer. Vous avez œuvré sur des films aussi divers que Desperado et Jackie Brown mais autant le confesser, c'est surtout votre travail dantesque pour magnifier l'imaginaire de Guillermo Del Toro qui nous hypnotise. L'Echine du diable, Cronos, Hellboy 2, Pacific Rim et surtout Le Labyrinthe de Pan pour lequel vous avez été oscarisé. J'ai lu quelque part que vous aviez commencé vos prises de vue et diverses expérimentations à l'âge de 13 ans ! C'est bien cela ? J'aimerai par ailleurs savoir si vous aviez (et avez) des maitres à penser, des artistes qui vont ont particulièrement inspirés, quel que soit leur médium.
Vous savez, j'ai grandi et commencé mes travaux à Mexico. Mexico possède une incroyable tradition picturale. Notamment pour les photographies, c'est quelque chose de capital là-bas. Mais pour être honnête, j'ai établi mes propres processus de création. J'ai déjà essayé de suivre un fil conducteur créatif qui m'intéressait et j'ai alors créé, chez mes parents et à 13 ans vous avez raison, une chambre noire. C'est comme cela que tout mon processus de création est né.

Aucune œuvre ou artiste qui vous ait donc guidé dans cette voie ?
Non, je dirais plutôt que c'est la culture mexicaine puis la culture en générale qui m'a nourrie. Vous devez voir ça. Au Mexique, il faut la vivre, la capturer.

J'ai vu que dans les 90's vous avez développé, en Europe et à Paris, votre art avec Ricardo Aronovitch, un chef opérateur argentin qui a beaucoup exercé avec des réalisateurs français et européens de renom comme Luis Malle, Costa-Gavras, Alain Resnais ou Yves Boisset. Que vous a apporté cette sensibilité mariant l'Amérique latine et le classicisme français notamment et comment avez-vous appréhendé ces autres visions du métier, le cœur et l'implication que l'on y met?
Je n'ai pas étudié ici en France mais j'ai beaucoup appris avec lui oui. Il travaillait souvent avec des cinéastes français. Je n'étais pas forcément autorisé à faire ce genre de films à Mexico mais je me souviens avoir beaucoup étudié Providence d'Alain Resnais (ndlr : nommé au César de la meilleur photo). Pour le reste, je ne pourrais pas dire qu'il y a de réelles différences dans le traitement. Les histoires et le langage visuel que j'essaie de transmettre : c'est cela qui m'intéresse. Vous voyez une lumière est une lumière. Je pense que c'est ce qui est appréciable, que ce soit ressenti quel que soit l'endroit du monde où l'on se trouve.

J'espère que je ne fais pas d'erreur dans cette appréciation et sans douter une seule seconde de votre implication dans différents projets, il semble que votre travail pour Guillermo Del Toro soit particulièrement investi. Une application, un melting-pot d'émotions et d'implications transpirent dans vos collaborations. Pardon de vous le dire mais pour moi ce sont vos meilleurs travaux. Il en ressort une sorte de sacerdoce.
Oui il y un lien spécial, et un particulièrement qui a eu beaucoup d'importance pour moi c'est L'Echine du diable. Ensuite, Pan est le film dont je suis le plus fier.

Et comment ! Quand on est scotché devant autant de beauté, on se dit tellement loin d'un film de commande, d'Hollywood.
Bien entendu, je suis complètement d'accord.

D'ailleurs y a-t-il eu des évolutions dans votre manière de travailler ensemble sur plus de deux décennies ?
Eh bien, la chose la plus importante pour nous c'est d'avoir tous les deux envie de raconter cette même histoire. Ce n'est pas un job à proprement parlé. C'est un objectif commun. C'est toute la différence entre répondre à une proposition de tournage et un film que l'on « doit » faire. Dans le sens le plus noble et inévitable. On s'investi à différents niveaux et on échange sur nos visions respectives et on évolue comme cela. Mais oui, ce sont les films dont je suis le plus fier.

Je ne peux malheureusement qu'acquiescer, impossible de nier l'émerveillement quand vous travaillez tous les deux. Je me demande par ailleurs quels sont vos intentions, vos buts lorsque vous entremêlez ces rêves et cauchemars à l'écran, vos propres créations et les carnets de croquis de Guillermo Del Toro. Je me dis souvent que vous aussi vous avez comme lui, un musée des horreurs connu peut-être de vous seul, à la maison. Un autel dédié au fantasme et à l'allégorie, au mysticisme.
Non pas du tout ! Sachez que ce soit mes propres créations ou le travail d'autres artistes que j'apprécie, je n'attache aucune importance au matériel. Les choses que je crée sont là. Dans mes films. C'est à ça que j'accorde de l'intérêt ; pas aux choses. Je ne suis pas du tout intéressé par les possessions matérielles...

Cette réponse m'émeut particulièrement. J'ai fait l'expérience d'une mort subite il y a quelques années et j'ai décidé par la suite de tout vendre et de me concentrer sur la recherche du bonheur, l'humain et la découverte du monde, en abandonnant autant que possible les possessions matérielles...
Oh et bien moi aussi j'ai fait l'expérience d'une mort imminente... J'en ai parlé ce matin à la Fémis durant la master class... Quelqu'un m'a mis un pistolet sur la tempe à Mexico. J'ai mis des années à surpasser ça et à m'en remettre. Ça a été le déclencheur de mon départ de Mexico. Après ça je suis parti. Et c'est difficile de recommencer après ça.

Cela avait d'ailleurs peut-être un rapport avec le trafic de drogue, je ne sais pas mais avez-vous une relation particulière avec ce fléau ? Je ne veux bien entendu pas réduire la culture mexicaine, loin de là, au trafic de drogue et à la violence mais je sais que vous avez réalisé des épisodes de la série Narcos, que votre prochain film si je ne me trompe pas sera Cocaïne Godmother avec Catherine Zeta-Jones (portrait de Griselda Blanco, grande figure des cartels dans les années 70/80)...
A vrai dire, il est terminé. Il a été diffusé à la télévision. C'était d'ailleurs la première fois que je réalisais un film complet. J'ai fait des épisodes de séries comme Hannibal, Damien ou Narcos mais jamais de film. Là c'est un véritable arc narratif de deux heures. Un arc dramatique. Pour répondre à votre question, ce n'est pas une fascination mais la réalité du pays... Quand je suis fasciné par quelque chose, cela devient une autre sorte de conte. Toutes les histoires de drogues sont sur le modèle up-down. On accède aux cimes avant de chuter brutalement. Les bons, et les méchants. La relation entre le Mexique et la drogue est tellement plus complexe... J'ai échangé avec des politiciens de chaque côté de la frontière et chaque fois j'explique que la frontière mexicaine est le seul endroit du monde, le seul, sur lequel le « premier monde », celui de la richesse, de la puissance et de la bureaucratie rencontre le tiers monde... Le seul! La relation de l'Europe avec ses colonies est encore différente. Vous devez voyager si vous voulez aller en Afrique. Ça fait partie des conséquences. C'est un problème complexe et grave. Tout ça créé un flou économique fort. On devait notamment traiter le problème du point de vue des autorités américaines dans d'autres épisodes de Narcos mais ça ne s'est pas fait.

Les visions du monde de ces deux côtés de la frontière sont très différentes, je comprends... J'aimerai in fine savoir si vous aviez le droit d'évoquer vos projets en cours et si vous aviez une histoire, un fantasme qui vous tenait particulièrement à cœur que vous aimeriez réaliser. Peut-être travailler de concert sur l'adaptation des Montagnes hallucinées de Lovecraft que Guillermo Del Toro s'échine à mettre sur pied depuis 10 ans ?
Oui, nous avons plusieurs projets en cours tous les deux. Notamment un triptyque dont L'Echine du diable serait le premier volet. Il se déroulait durant la guerre civile espagnole. Nous voulons évoquer la naissance du fascisme dans un second opus. Une fois la troisième thématique définie pour le dernier film, nous avancerons sur le sujet. Voilà le «must do», le genre de film important dont je vous parlais tout à l'heure et très différents des commandes de studio. J'adorerais avancer sur le projet avec Guillermo.

Vous aimeriez réaliser l'un d'entre eux ?
Non je pense que c'est à lui de le faire mais j'ai d'autres projets en cours en tant que réalisateur. Ils sont en développement donc je ne peux pas trop vous en dire mais actuellement je tourne un film à Londres avec Robert Downey Jr : Le Voyage du Docteur Dolittle. C'est un très gros film.

C'est une comédie ?
Oh, je dirais que c'est un pur film d'aventure avec quelques touches de comédie.

Un grand merci pour leur accueil est adressé à tous les bénévoles, le personnel de la Fémis, l'équipe de l'AFC et tout particulièrement la coordonnatrice Marie Garric et bien entendu monsieur Guillermo Navarro pour sa disponibilité et sa sincérité.

Jonathan Deladerrière
























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