ENTRETIEN AVEC RUN, CO-RéALISATEUR DE MUTAFUKAZ LE FILM
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Est-ce que l'envie de faire un film Mutafukaz date d'avant la parution de la BD en 2006, avec le court métrage Mutafukaz: Operation Blackhead, sorti quatre ans auparavant ?
Pas vraiment en fait. Quand j'ai créé l'univers de Mutafukaz, je n'avais pas de finalité en tête. J'avais développé des personnages, j'avais une backstory pour chacun d'entre eux, j'avais un fil rouge, mais je ne savais pas vraiment où j'allais. J'avais également créé un site internet dans lequel j'avais fait pas mal de croquis de personnages, etc. Je me disais que ça pouvait éventuellement faire un bon jeu vidéo, une série, une BD ou un film, mais sans but précis. J'étais juste dans une dynamique de création. C'est quand j'ai intégré l'agence multimédia TeamChman en 1999 et que j'ai rencontré des mecs qui touchaient un peu à la 3D, que j'ai eu envie de développer cet univers au travers d'un court métrage. Mais ça n'a jamais été réellement un but en soi que de faire de l'animation.

Comment est venue l'idée de bosser avec Studio 4°C et avec votre co-réalisateur Shōjirō Nishimi?
Depuis toujours, Anthony Roux, le boss d'Ankama, me disait que si on devait faire un long métrage Mutafukaz, il faudrait le faire avec le Studio 4°C, avec l'équipe d'Amer Béton. Mais bon, c'était des paroles, rien de plus, comme on dirait « dans cinquante ans, on colonisera la Lune » ! Mais il se trouve qu'Anthony a développé un studio d'animation au Japon, pour lancer des collaborations franco-japonaises. En faisant ça, il a rencontré Mme Eiko Tanaka, boss du Studio 4°C. Il lui a présenté les univers d'Ankama, notamment la bande-dessinée Mutafukaz, qui lui est apparu comme la plus proche de l'univers et de l'ADN de son studio, notamment parce qu'ils avaient déjà l'habitude de travailler sur des univers urbains comme dans Batman: Gotham Knight, Animatrix, Amer Béton ou même Mind Game. Il se trouve en plus qu'Anthony avait déjà en tête Shinji Kimura pour les décors et Shōjirō Nishimi pour l'animation, et qu'au moment où il a rencontré Mme Tanaka, en 2010, ils étaient disponibles. Donc ça s'est fait assez facilement en fait.

Comment s'est déroulée votre collaboration ?

Pour toute la partie de pré-production, j'étais très impliqué, notamment parce que c'était moi qui m'occupais de l'adaptation du script pour le long métrage. J'avais des intentions de mise en scène, des choses que je voyais précisément. On échangeait énormément via internet. Ils sont également venus une fois en France, et je suis allé sept ou huit fois au Japon. On avait des réunions qui duraient plusieurs heures, pour que tout soit verrouillé. Et quand tout a été validé (le storyboard, les animatiques, etc) j'ai laissé le bébé à Shōjirō Nishimi et à son équipe. Quand on va chercher un studio si prestigieux, ce n'est pas pour interférer dans leur process. Nous voulions un rendu Studio 4°C. Donc j'ai laissé Nishimi-san aux manettes. Pour résumer : pendant la pré-production on bossait de manière organique, et pendant la production, j'étais le garant de l'âme du projet. Et moins dans la technique. Une fois que les images ont été terminées, je me suis ré-investi à 100%. Et c'est lui qui m'a confié le bébé à nouveau. Là, c'est moi qui me suis chargé notamment des parties musique et sound design (NDLA : Run est crédité comme directeur artistique du sound design). Par exemple, la scène de poursuite avec le camion de glace, quand je l'ai pensé pour le cinéma, je l'ai vraiment pensé avec l'intention de mêler cette musique de camion de glace avec un scoring plus traditionnel.

Est-ce que ça a été facile de transmettre au studio cette culture typiquement américaine des gangs, cette vision de Los Angeles telle que vous la voyiez en faisant la BD ?
Au début, ils ne comprenaient absolument pas l'univers. Il y a donc eu un gros travail pédagogique. Parce que cette vision, c'est ma vision de français, c'est mon fantasme, et en aucun cas la réalité. Donc ça a suscité beaucoup d'échanges. Par exemple pour parler des gangs afros, il a fallu que j'explique énormément de choses, comme la notion de communauté, qui est très présente aux Etats-Unis, notamment à cause de la ségrégation, qui est due à l'esclavagisme, etc. Il a fallu expliquer toute ma vision de A à Z. Et encore aujourd'hui, ils me disent : « on n'a pas toujours compris ce qu'on a fait, mais on t'a fait confiance ». C'est une partie du travail qui est invisible mais qui a pris beaucoup de temps.

Vous avez travaillé sur Mutafukaz pendant presque 20 ans. Est-ce que le film met fin à un cycle ou est-ce que vous allez continuer à explorer cet univers ?
Ça fait déjà deux ans que le film est fini. Il a été mis au frigo un an pour faire place au précédent long-métrage produit par Ankama, Dofus, livre 1 : Julith, puis il a ensuite tourné un an en festival. Moi depuis, je suis passé à autre chose. Je suis toujours directeur de collection du Label 619 chez Ankama, ce qui fait que je continue à éditer des bandes-dessinées. Quant à Mutafukaz, je m'y suis remis assez récemment. Je suis en train d'écrire un second spin-off mais aussi un deuxième arc narratif parce que je considère que je n'en ai pas fini avec mes personnages. La fin du film m'a donné envie de continuer en BD. Donc je continue à bosser dans cet univers mais avec un style différent. Déjà, avec le premier spin-off Puta Madre, j'avais pu explorer une nouvelle manière de raconter des histoires. Dans celui que j'écris actuellement, je dévoile une nouvelle facette un peu méconnue de ma personnalité.

Il semble que le film a eu du mal à trouver un distributeur en France et qu'il va finalement sortir sur un nombre relativement restreint de copies, alors que les retours qu'il a eus en festival sont dithyrambiques. Comment vous expliquez cela ? Est-ce qu'il y a de la place pour ce genre de film en France ?
C'est très compliqué. Le « problème » de ce film, qui est en même temps son ADN, c'est que c'est d'abord et avant tout un film de genre, qui rend hommage aux films de genre. Et qu'en plus - handicap majeur - c'est un film d'animation plutôt pour adulte. Donc ça commence à faire beaucoup de handicaps dans un cinéma français qui est très productif mais qui sort énormément de comédies et qui prend très peu de risques. Les décideurs m'ont toujours dit qu'il n'y avait pas de public pour ce projet. Ils l'ont décrété. J'aimerais les faire mentir, mais je ne suis pas sûr d'y arriver. Je sais qu'il y a un public. Après, est-il prêt à se déplacer au cinéma ? Je n'ai pas encore la réponse.

Pensez-vous qu'avec peu de copies, votre film va pouvoir rencontrer son public ?
Ce que j'aimerai avec Mutafukaz, c'est que ça ouvre une brèche. Il a plusieurs films français qui ont tenté d'en ouvrir récemment, par exemple Dans la brume. J'aimerai qu'on continue sur cette lancée. A l'image de ce qu'ont fait les Coréens, j'aimerais qu'on développe un cinéma de genre français. Même si mon film est très international : je suis Français, il est animé par des Japonais et ça se passe aux Etats-Unis, j'aimerais qu'il envoie un signal fort aux distributeurs, aux producteurs, qu'il prouve qu'il y a des choses faisables, qu'il y a un public. Car je sais qu'il y a un public. La question est : est-ce qu'il va avoir l'occasion de voir le film ?

François Willig


























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