ENTRETIEN AVEC JUAN CARLOS MEDINA, RéALISATEUR DE GOLEM
Image de « Entretien avec Juan Carlos Medina, réalisateur de Golem »
site officiel
portoflio
Partagez sur : s_dvd
De Limehouse à Whitechapel: From Hell to Death

A l'occasion de la sortie en Home Video de Golem, le tueur de Londres, Frenetic Arts a souhaité prolonger le plaisir de la découverte du dernier PIFFF en rencontrant son créateur Juan Carlos Medina. A l'origine du déjà très remarqué Insensibles, le réalisateur prouve en deux longs métrages le soin et l'implication indéniables des talents esthètes amoureux du film de genre. Un sacerdoce qu'il nous fallait saluer, la rencontre avec le cinéaste se voulant de plus d'une sincérité rare et d'une érudition toute aussi remarquable. Qu'il en soit le premier remercié. Foncez donc acheter le film au détour d'une ruelle sombre un soir de pleine lune, le cliquetis des sabots du cheval et de la carriole qui l'accompagne ne sont peut - être que des vues de votre esprit. Récit d'un voyage au bout de la fange.

Bonjour Juan Cuarlos. La France te connait encore assez peu. Voudrais-tu rapidement nous présenter ton parcours et ce qui t'a poussé à choisir la réalisation comme moyen d'expression?
A 17 ans, je savais que je voulais faire du cinéma. Mon père m'y a emmené très tôt. Il se fichait des interdictions et m'a montré en salles Robocop à 8 ans! Il a fait de moi un malade mental! Il avait beaucoup de goût. Par la suite je me suis intéressé aux autres traditions picturales : la peinture, la photo... Au départ je voulais être chef op' tout en écrivant des scénarios. J'ai passé mon bac en France, et fait une prépa cinéma à Nantes (NDLR : JCM est britannique et sa mère est française. Il est donc parfaitement bilingue). Malheureusement ensuite j'ai raté le concours de chef op' de la fémis et donc pour moi: pouvoir faire des films signifiait réaliser. Le tout en accordant beaucoup d'importance à la rencontre des acteurs, la création de personnages... J'ai fait 4 courts puis écrit Insensibles...

Le film a visiblement été envisagé dans les mains de Terry Gilliam ou Neil Jordan. Comment t'es-tu retrouvé sur le projet avec seulement un film au compteur, Insensibles donc. Un film remarqué et élégant mais éprouvant et mêlant cicatrices historiques et onirisme?
Effectivement, c'est un livre qui avait déjà subi plusieurs tentatives d'adaptation dont Merchant Ivory et Gilliam qui avait successivement obtenu les droits d'adaptations. Terry Gilliam a travaillé dessus avec Tony Grisoni (NDLR : scénariste britannique de Las Vegas Parano ou Tideland) mais je tiens à préciser que sur le scénario de Jane Goldman et Stephen Woolley à la production, je suis le seul réalisateur à avoir travaillé sur ce projet. Effectivement ils ont essayé de l'adapter, le bouquin est passé de main en main mais ça ne s'est pas fait. Lorsqu'on m'a proposé le scénario en 2012, j'étais à Toronto pour Insensibles et mon agent là-bas m'a dit que je devais absolument le lire. J'ai bien entendu flashé et je connaissais Stephen Woolley de réputation. J'ai d'ailleurs compris pourquoi le projet pouvait intéresser Terry Gilliam.

Parlons justement du roman de Peter Ackroyd qui s'est visiblement inspiré d'un autre tueur en série bien connu du Londres du 19ème et sévissant lui à Whitechapel : Jack L'éventreur (bien qu'il situe à posteriori ses évènements 8 ans auparavant). Quels ont été les principaux obstacles pour différencier les deux récits et tenter de surpasser cette comparaison évidente ?
A vrai dire, je n'ai pas essayé de le contourner. J'ai pris le sujet à-bras-le-corps, tout à fait conscient qu'll s'agissait d'un avatar de l'histoire de Jack The Ripper. Par contre Limehouse utilise son récit à des fins bien différentes. J'ai choisi le film parce que je suis un fanatique du comic book d'Alan Moore, From Hell, frustré de l'adaptation des frères Hugues. Je la trouve trop propre, trop hollywoodienne, passant à côté de la verve, de la puissance des thématiques de Moore. Il pointe du doigt les grandes questions métaphysiques et morales d'une époque. Abandonner la critique féroce de la partie archi victorienne, de l'exploitation des faibles par la société industrielle : j'ai trouvé ça très dommageable. Je m'intéresse davantage aux raisons qui poussent à tuer qu'à la résolution de l'identité du meurtrier.

Et bien je te conseille le bouquin de Sophie Herfort ou l'émission de France Culture La Malle des indes qui lui est consacrée. Elle explique avoir découvert son identité. Ripperologue, elle a eu accès aux archives de Kew, aux rapports de police dont les lettres au « Cher Patron ». Il s'agirait en effet de Sir Melville Macnaghten, motivé par son échec d'entrée dans la police à son retour des Indes. Il aurait ainsi tué ces prostituées pour démontrer l'incompétence du chef de police. Grace à de futures connexions politiques ou lobbyistes, il deviendra chef du département d'enquêtes criminelles de Scotland Yard. Dirigeant lui-même les recherches sur ses propres meurtres. C'est passionnant! Je t'enverrai le lien vers l'émission si tu veux?
Absolument! Ça semble passionnant, je vais regarder ça. Effectivement, toutes les théories représentent une histoire éloquente sur les mécaniques de pouvoir. Un tableau dévastateur sur cette société.

L'ambiance brumeuse du film, le travail du chef op', des éclairagistes est à tomber. Pour moi, la direction artistique du film et le cadrage se situe juste après A Ghost Story de David Lowery en termes de baffes artistiques en 2017. Quelles ont été tes exigences artistiques durant le tournage? T'es-tu servi de journaux d'époque, du From Hell d'Alan Moore pour inspirer ta réalisation?
Je suis très flatté merci. Alors oui bien entendu, Alan Moore m'a beaucoup inspiré mais j'ai essayé d'éviter l'utilisation de journaux du 19ème en mode gravure d'époque... Par contre, j'ai utilisé celles que Gustave Doré a réalisé dans un livre absolument splendide sur Londres. L'éclairage des gravures est très puissant, c'est un travail exceptionnel. De plus, il retranscrit ce que l'on voit rarement sur ce Londres Victorien. Une vraie fourmilière surpeuplée, une masse de véhicules, chariots, hommes de tous horizons au milieu d'une société en pleine mutation industrielle et électrique. Sombre, noire de monde où le passage d'une aiguille est impossible. Pour les couleurs du film par contre, je me suis référencé à des peintres d'époque comme Johan Atkinson Grimshaw. Spécialisé dans les vues nocturnes, Il peint des clairs de lune incroyable. De l'ambre, du turquoise... C'est sublime et mon inspiration pour les séquences de nuit. C'était donc mes indications, la palette de couleurs pour mon chef op' et mon production designer Grant. Un homme très cultivé, un collaborateur fantastique. Il a fait Peaky blinders. J'ai essayé d'embaucher toute l'équipe de la série! Dans ma démarche subjective en lieu et place de recherche de réalisme pour le film, je pourrais aussi citer Piranesi et John Martin et ses peintures de villes apocalyptiques. Je dis apocalyptique car après la lecture de nombreux textes d'époque racontant les premières impressions de découverte de Londres par Dostoïevski ou Verlaine, ce mot revient systématiquement dans leurs descriptions. Les premières lignes indiquent toujours le côté babylonien de Londres à l'époque. Corruption, péchés, horreurs... Une ville prête pour le feu célestial qui va la détruire et la purifier. Une sorte de révolte morale auxquels ils ne sont pas préparés. C'est ce que j'ai cherché à créer avec le film : un pur choc sensoriel.

A l'origine le Golem est un humanoïde d'argile. Il apparait dans le talmud, et dans l'une des versions les plus populaires, figure sur son front le mot émet (« vérité ») qui devient, lorsque sa première lettre est effacée: met (« mort »). J'ai trouvé que c'était un magnifique parallèle par rapport au titre de ton film. T'es-tu servi de cette origine en parsemant ton film d'indices pour évoquer un propos plus fantastique ou religieux?
J'ai toujours souhaité que la réponse fantastique soit l'une des possibilités quant à l'intrigue du film. Que l'existence de cette créature soit envisageable. Pour son appellation, ce monstre représente une coquille vide, faite de l'argile la glaise qui représente la vie et à qui l'on impose une volonté qui lui échappe. Une entité autre, faite de la multitude de ces personnalités qui sont elles-mêmes une émanation de cette ville. Un monstre de Frankenstein métaphorique.

Le film a reçu un très bel accueil public au PIFFF 2017 et a reçu le Prix du jury du festival du film policier de Beaune en mars dernier. T'expliques-tu cette absence de sortie salles (distribué par Condor Entertainment en DVD/BD depuis le 23 janvier 2018) pour un film récompensé et porté qui plus est par deux si beaux acteurs?
Ah... Le film a eu des sorties salles dans le monde: l'Australie, l'Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, en Espagne... Oui, je suis très blessé de cette absence d'exposition, c'est vrai... Je pense que c'est un problème conjoncturel... Beaucoup de distributeurs ont adoré et pourtant ont été effrayé par sa noirceur, son aspect dérangeant... Bien entendu ce film n'est pas une évidence commerciale. Y aura-t-il un public... C'est un mélange de malchance, de mauvais timing, de mauvais interlocuteurs au moment de l'achat...

D'ailleurs peux-tu nous raconter le casting et les raisons de tes choix pour Olivia Cooke (hypnotisante dans le nouveau Spielberg) et Bill Nighy (même si je doute qu'on fasse passer un casting à Bill Nighy!)?
Alors oui j'ai fait passer un casting à Olivia mais à Bill non! Tu ne peux pas, pas avec un acteur de ce calibre!

C'était une proposition du studio?
C'est beaucoup plus compliqué que ça. A l'origine, l'acteur attaché au projet était Alan Rickman (ndlr : le légendaire Hans Gruber de Die Hard est décédé le 14 janvier 2016). Le film était bâti sur lui. (NDLR : Juan Carlos marque un temps d'arrêt et semble particulièrement ému). On le rencontre en janvier 2015, il souhaite faire le film, six mois après le film était financé et nous partions en tournage. Le jour 1 de la préparation, le producteur m'annonce qu'il a un cancer du pancréas et qu'il lui reste 4 mois à vivre... On a essayé de le faire mais il a été hospitalisé, c'était fini. Pour moi sans lui, le film était mort. En rentrant à Paris, en sortant du cinéma aujourd'hui fermé pour travaux La Pagode, le producteur m'appelle et me propose de rencontrer Bill. J'ai alors vu le personnage et le film renaitrent dans ses yeux. C'était trois semaines avant le début du tournage, les décors étaient déjà construits.
C'est la vie... Une disparition humainement très douloureuse pour moi, un projet d'adaptation qui passe entre les mains de grands metteurs en scène, trois ans de travail pour réunir le budget, l'arrivée inattendue de Bill... C'est comme ça... Pour moi tout était perdu. Quand j'ai rencontré Alan, qui pour moi était un mythe, un acteur légendaire qui plus est d'une gentillesse absolue, qui explique à mon producteur qu'il a adoré Insensibles, que je suis la personne parfaite pour le Golem, vous vous dites « Woaw ! ». Se construit forcément une certaine amitié au fil du temps. Un homme très classe, d'une douceur incroyable, affable... Lorsqu'on vous annonce un tel drame le premier jour de préparation on tombe de haut. On ne veut pas vivre ça...

Je comprends. Alan Rickman c'était vraiment la classe incarnée. Ton implication est palpable. Tout comme Insensibles, The Limehouse Golem évoque les scarifications du passé, la souffrance et ses conséquences sur l'être humain que nous devenons. Je crois que sur tes deux films, tu t'es impliqué en tant que scénariste. J'imagine donc que ces thématiques ont un certain écho en toi et que tu ne souhaites pas, à travers tes œuvres, être réduit à un simple metteur en image mais mêler réflexion et esthétisme ?
Effectivement, nous avons, après la première épreuve, travaillé sur le scénario avec Jane et Steven durant trois ou quatre mois. Jane est adorable et a accepté mes idées sans problèmes. Nous avons pu rendre un scénario complet quatre mois après ce qui est extraordinaire.

Personnellement, je pense que le cinéma fantastique espagnol est le plus effrayant et le plus captivant. L'Orphelinat (Bayona), Les Autres (Amenabar), ¿Quién puede matar a un niño?... Toujours cette alliance de classicisme hitchcockien, de superstitions rurales et de dénonciation politique. La poésie morbide par l'exorcisme des démons franquistes... Pour moi, tu sembles parfaitement t'inscrire dans cette tradition espagnole, dans ce mélange de genres, de propos lourds et de fêlures.
Je ne peux qu'acquiescer tes propos. Je connais très bien le cinéma que tu évoques et le travail de ces réalisateurs. J'ai passé du temps avec Del Toro au moment du Labyrinthe de Pan, j'ai erré dans cette forêt, passé des nuits avec lui à discuter... Idem avec Bayona. Il y a tout un cercle de personnes qui gravitent autour de Guillermo. Je suis un fan absolu. Et lui, en venant en Espagne, a fait les films qui étaient nécessaires... Juan Antonio s'est inséré dans la brèche et a réalisé, avec L'Orphelinat un chef d'œuvre. Guillermo a sorti l'épée d'Excalibur de la roche. On a appris autour de lui, en l'admirant. Ce mélange de genres, cette puissance dramatique, ces confrontations historiques et politiques... Il réalise les films que je souhaitais faire et Insensibles n'existerait pas sans lui. J'ai une dette totale envers lui. C'est incroyable d'avoir bâti cette passerelle entre le Mexique et l'Espagne qui ont tout de même une culture commune. Donc oui, quand tu cites NRC ou même Saura par certains aspects hors genres, ce sont des gens qui ont exploré par la tangente les thématiques sociales et politiques de l'époque alors que la dictature empêchait un traitement frontal. Il fallait louvoyer en mélangeant les genres pour évoquer cette effervescence violente. Cria Cuervos, le cinéma de Juan Antonio Bardem aussi... Le cinéma devenait cette expression, un discours cryptographique de ces sociétés pour contourner le franquisme. Par exemple dans La Residencia, on métaphorise une scène de sexe en filmant ce femmes qui font du canevas. C'est très beau.

Peux-tu donc in fine évoquer tes futurs projets et peut-être ton projet fantasme en tant que réalisateur ?
Alors concernant les projets futurs j'ai un projet de film noir en Espagne, un thriller policier en France et un film fantastique, une production anglo-américain. C'est assez Lovecraftien.

Tu ne vas quand même pas oser voler Les Montagnes Hallucinés à Guillermo?!
(rires) Ça non, je n'oserai jamais! J'attends avec impatience qu'il y parvienne. Ce serait incroyable et la première véritable adaptation de Lovecraft digne de ce nom. Pour le projet fantasme, honnêtement, le trip absolu serait de faire un Alien ou une suite à Blade Runner.

Ah, dommage tu arrives un poil trop tard ! (rires)
Oui non mais je sais (rires).

D'ailleurs le film de Villeneuve est l'un des plus beaux de l'année dernière.

Oui, Villeneuve c'est très costaud. C'est aussi un réalisateur que j'affectionne particulièrement.

Son film est incroyable. Je pense que je vais le revoir dix fois, c'est extraordinaire.
En tout cas oui, faire un film dans ce genre d'ambiance me plairait beaucoup.

Un salut aucunement emprunté est adressé à Juan Carlos Medina pour sa sincérité et ses confessions, Condor Entertainment ainsi qu'a Blanche Aurore Duault (team MIAM) pour sa disponibilité et son professionnalisme.

Jonathan Deladerrière


































Partagez sur :
Crédits - Publicité - Nous contacter
Copyright Frenetic Arts 2009-2018