ENTRETIEN AVEC OLIVIER ABBOU, RéALISATEUR DE TERRITOIRES
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Extradé

A l'instar de Pascal Laugier pour Martyrs et de Quentin Dupieux avec Steak, Olivier Abbou s'est rendu dans les contrées boisées du Canada pour tourner son dernier film, le thriller Territoires, une des sorties vidéos les plus marquantes de ce début d'année et probablement l'un des films français les plus brillants de ces dernières années. Alors que son prochain projet, Yes we can, s'apprête à être diffusé sur Arte dans quelques semaines, Olivier Abbou revient sur le tournage de Territoires.  

 

Comment en êtes vous venu à écrire cette histoire ? Et surtout, pourquoi cette intrigue découpée en plusieurs actes très différents, jusqu'à un dernier virage très ... lynchien ?

Tout ça me fait plutôt plaisir, puisque justement, Alexandre Bustillo m'a récemment écrit un mail pour me dire qu'il avait bien aimé passer cette dernière demi-heure à Twin Peaks ! Effectivement, je pense que tout le monde va penser à peu près à ça. Ecoutez, c'est hyper difficile de donner une réponse puisqu'il y a des choses qui sont prévues d'avance quand on écrit un scénario, et il y a aussi comment on se laisse porter par des personnages et une histoire. Ce qui est sûr c'est que ce qui nous importait avec Thibaut (Lang-Willar, ndlr) mon co-scénariste, c'était d'essayer de renouer avec le cinéma de genre américain que j'aime, celui des années 70 : comme Massacre à la tronçonneuse ou Punishment Park, mais plein d'autres également, comme les Troma du genre Combat Shock. Ce sont des films qui m'ont marqué, parce que c'était une époque où, pour paraphraser Jean-Baptiste Thoret, le cinéma de genre est apparu avec la tête de Kennedy qui a explosé en direct à la télé. Cette image a totalement bouleversé la violence au cinéma et a fait littéralement apparaître le cinéma de genre, puisque deux ans après, on avait les premiers crânes qui explosaient à la télé et Romero qui commençait à faire pareil avec des zombies. Donc je pense qu'intrinsèquement, le cinéma de genre a toujours été porté par un discours politique, avant que qu'il ne soit devenu, ces dernière années, qu'une grande montagne russe ou une grande machine à remakes à peu pres vides de sens. Les fans de cinéma de genre citent souvent aussi le Giallo. Alors oui le Giallo c'est super, puisque dans ce cas, c'est tout sur la mise en scène, sur le baroquisme, là tout d'un coup, ce sont des œuvres d'art visuelles où finalement l'aspect politique n'est plus là. Le sujet est ailleurs. Mais en tout cas, moi c'était l'aspect politique qui m'amusait, renouer avec ce genre-là. Ca c'était la première chose, la deuxième était de s'amuser avec les codes, donc démarrer vraiment dans le cliché, car comme disait Hitchcock, mieux vaut commencer avec le cliché...

 

Que de finir avec. Mais malgré tout, ces vingt premières minutes sont étouffantes et particulièrement réussies, des clichés comme ça, on en voudrait plus souvent...

Oui, cela a été la grosse gageure, tant à l'écriture qu'au tournage, et souvent, les gens qui sont un peu déçus par Territoires me disent « On aurait aimé que tout soit comme la première demi-heure ». Mais nous avions envie de nous amuser un peu avec les codes. C'est pour ça que l'histoire démarre en cinq minutes, même pas, je dirais même en trois minutes dans la voiture et c'est fini. On ne connait pas les personnages, il n'y a pas vraiment de présentations et ça ne dure pas un quart d'heure, ils ne s'envoient pas en l'air sous une tente et on les voit pas s'engueuler ou faire des blagues. C'est un peu une manière de commencer en disant « c'est bon, pourquoi vous resservir la soupe que vous connaissez tous, les personnages vous finirez bien par les découvrir au fur et à mesure ». Nos références étaient plus Funny games pour la façon de dilater l'attention dans cette première demi-heure finalement. Et ensuite tout le long ça a été « tiens, comment s'amuser avec ça ? ». Rapidement on s'est rendu compte que cette chair à canon qu'étaient les victimes ne nous intéressait pas plus que ça et qu'au bout d'une heure, on avait dit ce qu'il y avait à dire sur eux et que même, au bout d'une demi-heure, on avait aussi envie de parler des « méchants ». Nous voulions dire que ce n'était pas juste une incarnation du mal, « le mal américain » et justement ne pas reproduire ce que font les Américaines avec l'axe du mal et du mal incarné en certaines personnes, et de faire référence à un autre cinéma de genre américain des années 70, de Rambo à Taxi Driver : le cinéma des vétérans, où on a affaire à des types qui sont complètement givrés mais qui sont le symptôme d'une société super malade. Alors ça peut sembler beaucoup pour un seul film mais bon...

 

Vous n'avez pas eu peur de déstabiliser un peu trop le public justement, avec ces réorientations dans l'intrigue ?

Je trouve que de s'amuser avec le spectateur, c'est une d'une certaine manière une façon de considérer celui-ci, faire en sorte qu'il ne soit pas confortablement installé sur son fauteuil en train de végéter, comme presque toujours, à savoir tout ce qui va passer. Je pense que c'est une des meilleures formes de respect vis-à-vis de son public. Le genre de film que j'aimerais voir même s'il est difficile de juger son propre travail. Mais au moins, on fait un film qui essaie de prendre des chemins de traverse, de jamais faire en sorte qu'on soit tranquillement assis à attendre que ça se passe.

 

Pour revenir sur les personnages, le point de vue sur les bourreaux qui n'en sont pas vraiment est très pertinent, c'en est presque touchant de suivre le chemin de ces deux paumés, persuadés qu'ils sont là pour protéger l'Amérique, le tout recouvert par une surcouche psychiatrique ! La direction d'acteur de Territoires est d'ailleurs remarquable, surtout avec les performances de Roc La Fortune ou de Nicole Leroux. Comment s'est passé le tournage de ce côté-là ?

C'était vraiment un plaisir partagé par tous, je pense déjà que 70% de la direction de l'acteur est dans le choix de l'acteur. C'est une vérité dans le cinéma : Il faut trouver le bon acteur pour incarner le bon rôle. Quant ça c'est fait, quand on prend le temps de bien le faire, on a fait une grosse partie du travail. Ensuite, en tant que comédiens Anglo-saxons, on a affaire à des acteurs super investis, très travailleurs et professionnels, ça a été un plaisir. Tout s'est passé très naturellement et je n'ai finalement pas d'anecdote croustillante ! Je ne les ai pas particulièrement manipulés, tout cela s'est passé dans une très bonne ambiance, comme souvent sur les tournages de cinéma de genre, on s'amuse quand même beaucoup à se faire peur comme des gamins avec du ketchup dans nos vieilles vidéos amateurs. Je crois que tout le monde était impliqué par le sujet du film, très investi. Après bien sûr, nous avons eu nos moments difficiles, avec le tournage de nuit, plusieurs jours d'affilée dans des forêts par -5°C ou devoir se trouver nu dans ces conditions. Mais tout le monde finissait par dire que cela profitait énormément à l'incarnation. A part Roc que j'ai eu un peu plus de mal à convaincre, parce qu'il n'était pas sûr de ce que je voulais faire en lisant le scénario. Il avait peur que ce soit juste une sorte de pamphlet anti-américain bête et méchant. J'ai du le rassurer et lui expliquer les choses mais une fois qu'il m'a dit oui, Roc était à fond et même plus qu'à fond... Il était même assez limite, impliqué à un point où j'avais presque l'impression qu'il jouissait de ce rôle et du pouvoir qu'il avait sur les autres acteurs et je pense que les autres aussi en ont profité. Il a carrément joué un rôle sur le plateau, il a rarement été protecteur avec les autres acteurs : il a été son personnage jusqu'au bout. Mais tous les acteurs d'ailleurs, même le jeune acteur dont c'était le premier rôle.

 

L'ensemble du casting est bluffant du début à la fin, c'est une des choses qui marque le plus, avec la réalisation également, très maîtrisée avec la belle photographie de Karim Hussain, qui a même réussi à dominer sa shaky cam ! Cela n'a pas été trop dur de travailler avec un autre réalisateur/scénariste comme directeur de la photo ?

Au début, je pouvais le craindre, donc j'en ai tout de suite parlé avec Karim, et encore une fois, en tant que bon professionnel anglo-saxon, ce sont des questions qui ne se posent pas. L'égo a assez peu de place chez ces professionnels en général. Karim m'a dit tout de suite, qu'il y avait aucun souci à avoir avec ça et qu'il était au service du réalisateur, au service du film. Il a été un complice fantastique en plus d'être devenu un ami, et j'ai d'ailleurs enchainé avec lui, au printemps dernier en Afrique du sud, le tournage d'un téléfilm pour Arté qui s'appelle Yes we can, une comédie, on a donc remis le couvert sur un truc complètement différent, tant au niveau du ton que de l'image, et il se trouve que j'ai travaillé avec un autre réalisateur au montage...

 

Oui, Douglas Buck
Et finalement, là aussi, leur savoir-faire de réalisateur mis au service du film a énormément profité à Territoires.

 

On sent effectivement dans Territoires cette volonté de faire un cinéma abouti, et bien monté, dans tous les sens du terme. Et tout cela avant que Karim Hussain ne fasse s'évanouir les spectateurs avec The theatre Bizarre ! Et d'ailleurs quels sont vos projets à venir ?

Justement, je vais d'ailleurs tourner ce printemps un segment pour The Theatre Bizarre 2 toujours avec Karim à la photo. Mais en dehors de ça il y a donc ce dernier projet de comédie Yes we can, qui va être diffusé le 30 mars 2012 à 22h20, qui raconte l'histoire de deux losers, dont Loup-Denis Elion de Scène de ménage et Vincent Desagnat, deux demeurés qui décident partir au Kenya pour kidnapper la grand-mère de Barack Obama et de demander une rançon à la maison blanche. J'ai également un autre projet de comédie noire assez hardcore est en pré-production, peut être un polar ! On verra !

 

Pour conclure, après le plébiscite de la série Homeland ces dernières semaines, qui partage beaucoup de thématiques communes avec territoires, sur le malaise des vétérans d'Irak et des méthodes d'interrogatoire de Guantanamo, comment ton film a-t-il été accueillis aux USA

Je n'ai malheureusement pas encore vu la série mais c'est effectivement un très bon sujet (rires), on reste effectivement dans cette même culture du cinéma de vétéran, un genre dans le genre. Concernant l'exportation au Etats-Unis, il y a un distributeur vidéo qui l'a acheté pour une parution VOD, DVD et Blu-ray mais il n'est toujours pas sorti et je ne sais pas exactement ce qu'il passe.... Mais ils ne se sont pas rués dessus, le fait que ce soit fait par quelqu'un qui n'est pas lui-même américain les a peut-être ralenti, mais c'est dommage car j'aurais vraiment aimé qu'il sorte, d'autant plus qu'il a été vendu, et il est sorti, dans une vingtaine de pays, Angleterre, Allemagne, Australie, Pays de l'Est, Russie même l'Amérique latine... Alors que le film était un peu destiné à eux d'une certaine manière, j'espère qu'ils ne l'ont pas juste acheté pour l'enterrer !

Jeremy Chateauraynaud






















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